Mirabeau se fait la belle (1776)

C’est au pays de l’absinthe (qui n’y était pas encore née) et du vin de paille* qu’Honoré-Gabriel Riqueti de Mirabeau (1749-1791) arrive, à l’été 1775, après avoir passé quelques mois en détention au château d’If… L’ancien étudiant en droit de 26 ans est un dépensier invétéré et c’est à la demande de son propre père, le marquis de Mirabeau, que le jeune homme a été emprisonné sur lettre de cachet. C’est aussi sur les instances de son père qu’il est finalement transféré en Franche-Comté, près de Pontarlier, « relégué parmi les ours du mont Jura », « au milieu des frimats et des neiges », comme  il l’écrira plus tard (c’est à lire ici, p. 87).

Alexis-Victor Joly, Vue du château de Joux prise des bords du Doubs, 1828. Source : BnF/Gallica

Alexis-Victor Joly, Vue du château de Joux prise des bords du Doubs, 1828. Source : BnF/Gallica

Etant donné le climat, en effet, sa détention au fort de Joux ne s’annonçait pas comme une sinécure. « Le séjour de ce château ne serait pas supportable sans le voisinage de Pontarlier », écrivait-il, mais heureusement pour lui, grâce à la libéralité du gouverneur de la place, il bénéficie très rapidement de permissions de sortie pour la grand ville. Il intègre les réseaux de sociabilité de Pontarlier, s’introduit chez le marquis de Monnier, premier pré­­sident hono­­raire de la chambre des comptes de Dôle. Ce dernier, 70 ans, veuf, a épousé une jeune femme de 20 ans, « Sophie ». Mirabeau séduit Sophie et se fait la belle**…

Le 14 janvier 1776, il décide de ne plus rentrer dans sa prison. Il se cache quelques temps chez des habitants de Pontarlier avant de gagner Dijon.

La lettre qui passe en vente le 28 avril à Paris, Mirabeau l’a écrite juste après son évasion de Joux, alors qu’il est hébergé par des habitants de Pontarlier. C’est une lettre historique, déjà connue, qui a fait partie au XIXe siècle du catalogue du grand marchand d’autographes Étienne Charavay et a été éditée en 1891, dans un opuscule à lire sur Gallica. Il s’agit très certainement d’un brouillon de lettre, en fait, comme cela a d’ailleurs été noté a posteriori dans le coin gauche du document ; cela dit, étant donné les conditions dans lesquelles se trouve Mirabeau au moment de la rédaction, il peut aussi s’agir de la lettre vraiment envoyée, malgré les ratures et les corrections.

Lettre autographe signée de Mirabeau à un "cher ami", 21 janvier 1776 © Alde

Lettre autographe signée de Mirabeau à un « cher ami », 21 janvier 1776 © Alde

Elle est adressée à un proche ami, il y justifie son évasion, énumérant les obstacles à son retour dans la forteresse, parmi lesquels la malveillance de son geôlier et sa trop longue détention (!) :

Le troisième obstacle, et qui n’est pas le moins fort, est, je vous l’avoue, mon cher, une passion impétueuse que je ne puis ni ne veux vaincre : je ne retournerai jamais au château. Mon amie est à Pontarlier, je l’adore, je suis aimé, je ne serai pas prisonnier à une lieue d’elle. Mais, mon cher, cet amour, qui vous paraît sûrement un grand inconvénient, est la seule chose qui puisse me sauver et me rendre à ma patrie et à ma famille […]

Surtout, Mirabeau demande au destinataire d’intercéder en sa faveur en écrivant à son père. La lettre qu’il lui demande d’écrire est livrée « clé en main », puisque Mirabeau lui en décrit tout le contenu, tous les arguments, tous les passages. Le tout est très théâtral et franchement drôle, gentiment machiavélique. C’est House of Cards dans le Jura, c’est le Bernard Tapie de Pontarlier. Voilà ce que Mirabeau lui demande d’écrire :

Vous avez fait tout ce que vous avez pu pour me faire revenir ; le mauvais procédé de M. de Saint-Mauris [son geôlier], la crainte d’une prolongation de prison, et surtout le désespoir de me voir plus que jamais brouillé avec mon père, de regarder toute espérance de fortune et d’avancement comme détruite par son mécontentement, m’ont rendu inflexible ; mais vous avez obtenu que je ne passerais pas dans le pays étranger, ce qui aurait été le sceau de ma fuite absolue et éternelle ; je vous ai montré la plus tendre, la plus vive sensibilité au plus léger espoir que toute réconciliation ne m’était peut-être pas fermée avec mon père ; vous ne savez pas où je suis, mais vous êtes certain par mon serment que je suis en France et vous avez des adresses pour me faire passer des lettres ; vous ne pouvez supporter l’idée de la perte d’un jeune homme de si grande espérance, fait par ses talents pour être précieux à sa patrie, et la consolation d’un père qui est l’honneur de son pays, auquel il ne doit pas ôter un tel citoyen ; vous vous jetez personnellement à ses genoux pour obtenir ma grâce ; vous le suppliez de vous rendre porteur de paroles de paix ; vous vous engagez à tout en mon nom ; vous vous portez caution de mon exactitude à remplir tout engagement qu’il m’imposera, pourvu que ma liberté soit sauvée, parce que vous me savez inébranlablement opiniâtre à la conserver.

Que vous semble-t-il de cette lettre, mon cher ami ? Certainement, si elle ne fait pas de bien, elle ne peut faire de mal, ni à vous, ni à moi, et j’en attends le plus grand effet

Cette lettre top est estimée entre 3000 et 4000 euros. Mirabeau poursuivra sa cavale jusqu’à Amsterdam, en compagnie de Sophie. Les amants y seront arrêtés : Sophie, envoyée dans un couvent à Gien ; Mirabeau, emprisonné au donjon de Vincennes jusqu’en 1780…

Mirabeau, dessiné et gravé par Bréa d'après le buste moulé sur nature par Deseine, 1792. Source : BnF/Gallica

Mirabeau, dessiné et gravé par Bréa d’après le buste moulé sur nature par Deseine, 1792. Source : BnF/Gallica

Le catalogue de la vente est disponible ici.

Mise à jour du 6 mai 2014 : la lettre a été adjugée 5000 euros, sans les frais.


 

*Lisez-moi cette description de la manière dont on produit le vin de paille, je l’emprunte au Traité théorique et pratique sur la culture de la vigne de Chaptal, Parmentier & Dussieux (1801) : on fait le vin de paille en cueillant les raisins par un temps sec et un soleil ardent ; on les étend sur des claies, sans qu’ils se touchent ; on expose ces claies au soleil, et on les enferme lorsqu’il est passé ; on enlève avec soin les grains qui pourrissent ; et lorsque le raisin est bien fané, on le presse et on le fait fermenter. J’en salive.

**Attention : aucun jeu de mots licencieux ne s’est glissé dans cette phrase.

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Les Martiens de Labelle, astronaute de Villeneuve-sur-Lot

On avait dit qu’il était passé un dragon autrefois dans le ciel, mais les dragons ça ne correspondait pas à moi. Les tritans (sic) qui sont dans la mer, ça correspondait pas à moi. Alors, évidemment, puisque ça ne correspondait à rien, je vais dire : Martien ! J’étais attiré, le soir, par les étoiles, par le brillant des étoiles. Alors, j’ai dit, pourquoi pas la planète Mars ? J’utilise l’ocre jaune, le rouge, un peu comme les couleurs de la planète Mars. Alors j’ai appelé Martiens : nulle part ailleurs on voit ces personnages. Ils sont typiquement à moi, ils sont sortis de quelque part. Alors j’ai dit pourquoi pas Mars ? Je me suis dit pourquoi pas des Martiens ! Et pourquoi pas ? Pourquoi pas ?

André Labelle est aujourd’hui âgé de 80 ans. Il est né en 1934, à Villeneuve-sur-Lot, dans le Lot-et-Garonne, où il a travaillé, comme employé municipal, à l’entretien des jardins de la ville. Il imagine la disposition des parterres, dessine les plans des massifs. À force d’en faire, il prend de plus en plus de liberté avec les compositions, les formes deviennent de plus en plus « futuristes ». Évidemment, « ça passait pas », trop compliqué à faire (« on avait pas des machines pour passer entre, maintenant, c’est pas pareil, avec des rotofils on le ferait ! »).

"Paysage martien", actuellement exposé au musée Ingres de Montauban © La Brouette de Couthon

« Paysage martien », actuellement exposé au musée Ingres de Montauban © La Brouette de Couthon

Il continue pourtant à dessiner ses massifs, remplissant des cahiers empruntés à ses enfants. Les formes alambiquées des massifs se remplissent d’écailles, de stries, de volutes. Vient alors le besoin de nommer : les anciens plans deviennent des « vaisseaux », des « trous noirs », des « dragons » et, enfin, des têtes. « Et ces têtes, et et ces corps, et toutes ces choses qui [lui] viennent », sont systématiquement qualifiés de « martiens ».

"Tête martienne", 1991, acrylique sur panneau d'isorel, 82x64 cm © Libert commissaire-priseur

« Tête martienne », 1991, acrylique sur panneau d’isorel, 82×64 cm © Libert commissaire-priseur

Ses oeuvres sont datées, signées et titrées au dos, au gros feutre noir indélébile. Tout est martien. Tête martienne, serpent martien, coucher de soleil martien, tempête martienne, serpentin martien, bouquet martien, couple et guerrier martien, « face superposée martienne effectuer » (sic), « Le Martien », « Soleil et terre martienne », insecte martien, visage martien, etc.

Tête martienne, acrylique sur carton © La Brouette de Couthon

« Tête martienne », acrylique sur carton © La Brouette de Couthon

Les matériaux de prédilection sont les cartons de récupération et les panneaux d’isorel (utilisés dans le bâtiment ou comme intercalaires de palettes dans la grande distribution). Il dessine aussi des visages martiens sur des galets de rivière – et sur à peu près tout ce qui peut servir de support. Les couleurs utilisées sont le plus souvent le rouge, le noir et le blanc. Cette gamme chromatique, combinée aux rayures, aux stries et aux volutes qui composent généralement le corps de ses personnages célestes (et qui sont héritées, on l’a dit, des formes de parterres de fleurs que Labelle dessinaient pour les jardins de Villeneuve) n’est pas sans rappeler les oeuvres du cycle de l’Hourloupe de Jean Dubuffet.

Tête martienne exposée en 1996 à Bègles © La Brouette de Couthon

« Tête martienne » exposée en 1996 à Bègles © La Brouette de Couthon

Sa petite maison ouvrière de la cité Rieus de Villeneuve-sur-Lot (qu’il a dû quitter, une rocade est en cours de construction sur son emplacement) était remplie d’œuvres, réalisées jusque sur des poêles à frire…

André Labelle, chez lui, dans les années 2000 © Sud-Ouest

André Labelle, chez lui, dans les années 2000 © Sud-Ouest

Je ne sais pas vraiment expliquer les raisons pour lesquelles je trouve ces oeuvres particulièrement émouvantes. Peut-être parce que ces Martiens sont assez sympathiques, que je suis toujours fasciné par le fait qu’un jardinier municipal se mette un jour à dessiner des visages martiens sur des panneaux d’isorel…

Sans titre, acrylique sur isorel. Oeuvre vendue à Drouot le 16 avril 2014 © Drouot

Sans titre, acrylique sur isorel. Œuvre vendue à Drouot le 16 avril 2014 © Drouot

Labelle ne remplit pas tous les critères de l’artiste brut « canonique », notamment parce qu’il n’est pas, comme beaucoup d’entre eux, en délicatesse avec la société et le monde qui l’entoure. L’immédiateté de sa vocation, son besoin de créer, le fait qu’il soit autodidacte, l’originalité de son travail (typiquement à lui, comme il dit), la franchise de sa démarche font de lui l’un des créateurs outsider français les plus intéressants.

Des oeuvres d’André Labelle sont aujourd’hui conservées dans la collection d’art brut d’Alain Bourbonnais à La Fabuloserie de Dicy, dans celle du musée de la Création Franche à Bègles et dans des collections privées comme celle de Paul Duchein (auteur de plusieurs articles sur Labelle).

Tête martienne, acrylique sur panneau d'isorel, 1991 © La Brouette de Couthon

« Tête martienne effectuer » (sic), acrylique sur panneau d’isorel, 1991 © La Brouette de Couthon

Peut-on vendre une momie ou le pot à moutarde d’un dictateur? 2/2

Suite du précédent billet dans lequel j’expliquais qu’à peu près tout pouvait être vendu aux enchères, exception faite des éléments du corps humain, « sauf lorsqu’ils constituent sans équivoque des biens culturels ». C’est la raison pour laquelle des momies ou des têtes réduites Jivaro passent régulièrement en vente.

Des polémiques récentes ont toutefois montré que des vides juridiques importants existaient dès lors qu’il s’agissait de vendre des biens culturels encore investis, aux yeux des membres d’une communauté, d’une puissance symbolique et d’un caractère sacré évidents. Le cas le plus connu est celui des masques dont la tribu amérindienne Hopi ont tenté d’empêcher la vente en décembre 2013, sans succès. Au regard de la loi française et en l’absence de convention internationale réglementant leur circulation, la vente des masques, avait conclu la justice, n’était pas illégale :

Si la vente de ces objets cultuels peut constituer un outrage à la dignité de la tribu Hopi, cette considération morale et philosophique ne donne pas à elle seule droit au juge des référés de suspendre la vente, qui n’est pas interdite en France

Cagoule Kooyemsi "Tête-de-Boue", circa 1950 - 1960. Hopi, Arizona, USA (adjugé 3200 euros) © Eve

Cagoule Kooyemsi « Tête-de-Boue », circa 1950 – 1960. Hopi, Arizona, USA (adjugé 3200 euros) © Eve

L’autorité de régulation des maisons de ventes a donné son avis sur la question dans son rapport annuel de 2012, appelant les acteurs du marché à ne pas se contenter d’appréhender ces affaires sous le seul angle juridique :

En l’absence de toute possibilité de l’adoption d’une norme générale, impropre à appréhender l’ensemble des préventions fondées sur des croyances particulières, il revient aux acteurs du marché des ventes aux enchères publiques de traiter par eux-mêmes ces questions, dans une approche déontologique de leur activité et dans un contexte de développement des bonnes pratiques.

Pour en revenir à la vaisselle du Führer : le commerce d’objets nazis ne fait l’objet d’aucune limitation. Une loi « visant à sanctionner la vente d’objets liés au nazisme » avait été proposée en 2008, mais n’a pas été adoptée. Seule l’exposition au public de ces objets est prohibée (article R645-1 du Code pénal), et encore : ne sont visés que les uniformes et les emblèmes, seulement donc ce qui comporte une svastika. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle le CVV, consulté sur la vente des reliques du Führer, avait donné son aval :

Vous avez le droit de mettre en vente ces objets, dès lors que les lots ne comprennent pas de texte de propagande, de croix gammée, et que vous ne les présentez pas au public, écrivait en substance le directeur juridique de l’autorité de régulation du marché, dans un message datant du 14 mars

La pression médiatique et politique a finalement eu raison de la vente. Rien, du point de vue du droit, ne l’interdisait. Des négociations vont très certainement être engagées pour que les objets intègrent une collection muséale, comme celle du Mémorial Leclerc. Peut-être faudrait-il également consulter les Archives fédérales allemandes pour connaître le statut juridique, outre-Rhin, des archives privées des dignitaires nazis.

Certificat de pilote de guerre d'Hermann Göring, émis en Roumanie. Il devait être vendu lors de la vente, annulée, du 26 avril © Vermot de Pas

Certificat roumain de pilote de guerre d’Hermann Göring. Il devait être vendu le 26 avril © Vermot de Pas

Du fait du manque de règle claire, toutes ces polémiques se règlent au cas par cas : la vente est parfois annulée, les objets sont parfois préemptés par l’État ou, vendus, retournent dans l’ombre d’une collection privée. Comme la vareuse de Pétain, adjugée 1531 euros (avec les frais), en décembre 2012, à un particulier…

Vareuse du Maréchal Pétain, vente Piasa du 11 décembre 2012 © Piasa

Vareuse du Maréchal Pétain, vente Piasa du 11 décembre 2012 © Piasa

Peut-on vendre une momie ou le pot à moutarde d’un dictateur? 1/2

Lundi dernier, 14 avril, le Conseil des ventes volontaires (CVV), autorité disciplinaire et de régulation des ventes aux enchères publiques en France, a annoncé l’annulation de la vente qui devait avoir lieu à Paris le 26 avril sous la direction de la maison Vermot de Pas.

Ce jour-là, des objets personnels d’Hermann Göring et Adolf Hitler, récupérés au printemps 1945, dans les Alpes bavaroises, par des soldats de la 2ème division blindée du général Leclerc, auraient dû être vendus aux enchères. De nombreuses associations avaient demandé que cette vente soit interdite. La ministre de la Culture a saisi le commissaire du gouvernement près du CVV pour demander l’annulation de la vente, « au regard de l’Histoire et de la morale », et la maison Vermot de Pas a finalement décidé de retirer de la vente « ces lots qui étaient de nature à choquer les uns et les autres », comme l’a annoncé la présidente du CVV. Les « prises de guerre » provenaient du Berghof, la résidence secondaire d’Hitler en Bavière, et du train privé de Göring, bloqué en gare de Berchtesgaden par les Américains au début du mois de mai 1945.

Le contenu du catalogue de la vente, désormais modifié, est assez surréaliste : s’y côtoient des livres et manuscrits anciens, offerts à Göring pour son mariage ou ses anniversaires, ses papiers d’identité, des albums de photographies, des documents personnels… et des éléments de la vaisselle du Führer (!!!) : plats de service, louche à crème, salière et poivrière, moutardier, etc.

Extrait du catalogue de vente : la vaisselle du Führer... Source : Gazette-drouot.com

Extrait du catalogue de vente : la vaisselle du Führer...

On peut légitimement se demander ce à quoi pensait le commissaire-priseur lorsqu’il a accepté de vendre les pots à lait d’Hitler… Cela étant dit, des albums photos de la même provenance ont été vendus à La-Roche-sur-Yon en novembre 2013, sans susciter de polémique.

Il me semblait intéressant de faire le point, à l’occasion de cette annulation, sur les règles éthiques et déontologiques qui régissent, en France, la vente de biens meubles et, plus largement, sur les questions complexes que soulèvent la vente d’objets « sensibles ». Au regard de la loi française, et en l’état actuel de la jurisprudence :

  • Tout, ou à peu près, peut être vendu aux enchères. Le périmètre de ce qui peut être vendu, comme pour tout type de vente, n’est limité que par l’article 1128 du code civil qui limite le champ de toute cession en prévoyant qu’il n’y a que les choses qui sont dans le commerce qui puissent être l’objet des conventions. Si le commerce de certains biens fait l’objet de restrictions (c’est le cas des armes, des espèces animales ou végétales menacées), les choses « hors commerce » sont finalement assez rares. Les éléments du corps humain font partie de ces choses qui ne peuvent faire l’objet d’un contrat ou d’une convention, du fait du principe juridique d’indisponibilité du corps humain (article 16-1 du code civil). D’où cette disposition intégrée au recueil des obligations déontologiques des opérateurs de ventes volontaires :

L’opérateur de ventes volontaires s’abstient de présenter à la vente tout ou partie de corps ou de restes humains ou tout objet composé à partir de corps ou de restes humains (article 1.5.4)

Et pourtant… la dispersion de restes humains est monnaie courante en vente aux enchères, tout particulièrement lors de ventes d’arts premiers, d’art précolombien, d’archéologie, d’objets « Haute Époque » ou de souvenirs historiques. On peut citer, parmi d’autres exemples, cette effigie funéraire de l’archipel du Vanuatu, cette tête de momie péruvienne ou cette dent qui aurait appartenu à l’impériale mâchoire de Napoléon

Effigie funéraire, archipel du Vanuatu. Crâne humain et structure végétale © Binoche et Giquello

Effigie funéraire, archipel du Vanuatu. Crâne humain et structure végétale. Vendue en mars 2013 (47 000 euros) © Binoche et Giquello

Tête de momie, Paracas-Nécropolis, Pérou. Vendue en septembre 2008 (6875 euros) © Binoche et Giquello

Tête de momie, Paracas-Nécropolis, Pérou. Vendue en septembre 2008 (6875 euros) © Binoche et Giquello

Dent attribuée à l'Empereur Napoléon. "Incisive centrale supérieure du coté gauche (numérotée 21 dans la nomenclature professionnelle)". Vendue en avril 2012 (11 000 euros) © Osenat

Dent attribuée à l’Empereur Napoléon 1er. « Incisive centrale supérieure du coté gauche (numérotée 21 dans la nomenclature professionnelle) ». Vendue en avril 2012 (11 000 euros) © Osenat

Mettons fin au suspense dès maintenant : la vente d’une dent de Napoléon n’est pas, en droit, contestable. Depuis un décret de 1995, en effet, les tissus et éléments qui se détachent naturellement du corps – cheveux, ongles, poils, dents – échappent aux dispositions du code civil. Il est parfaitement légal de vendre ses dents, et la vente de reliques de personnalités historiques n’a jamais véritablement posé question.

Mèche de cheveux sous une enveloppe rédigée au crayon par le comte Gustave de Reiset : « 12 juin 94. Cheveux de Louis XVII donnés au Cimetière de Ste Marguerite le 12 juin 1894 avant l’inhumation des restes de ce pauvre enfant martyr ». Vendue le 6 juin 2012 (2900 euros) ©

Mèche de cheveux sous une enveloppe rédigée au crayon par le comte Gustave de Reiset : « 12 juin 94. Cheveux de Louis XVII donnés au Cimetière de Ste Marguerite le 12 juin 1894 avant l’inhumation des restes de ce pauvre enfant martyr ». Vendue le 6 juin 2012 (2900 euros) © Pierre Bergé & associés

Mais qu’en est-il d’un crâne momifié, ou d’ossements intégrés à un travail ethnique ? Le recueil des obligations déontologiques, qui a valeur réglementaire (approuvé par arrêté du garde des sceaux du 21 février 2012) a en fait créé une exception à l’interdiction de vendre des restes humains lorsque ces derniers « constituent sans équivoque des biens culturels ». Cette exception est explicitée dans le rapport du CVV de 2012 :

Les éléments ou les produits du corps qui ont fait l’objet d’un travail ou d’une appropriation culturel doivent être distinguées des éléments de corps brut. Devenu objet culturel, l’élément du corps humain est susceptible d’être transmis. Resté élément de corps humain, il est exclu du commerce et plus généralement de toute cession (p. 194)

La dimension « culturelle » d’un élément du corps humain n’est pas forcément aisée à déterminer. Elle peut être liée au traitement artistique qu’il a reçu, à son usage rituel. Aussi, si pour l’effigie Vanuatu la dimension culturelle de l’objet ne fait pas de doute, la vente d’une tête de momie Paracas me semble plus problématique… La tête elle-même n’a connu aucun usage rituel, la momification n’est le fait d’aucun savoir-faire ni traitement funéraire particulier (ce sont les conditions climatiques de la côte Pacifique péruvienne qui ont conduit à la momification naturelle des corps). Le catalogue de vente, certes, mettait fortement en avant la déformation crânienne rituelle qu’avait subi, de son vivant, le défunt, et qui constitue l’une des pratiques les plus mystérieuses de certaines civilisations précolombiennes. Cette déformation suffit-elle à conférer au crâne une dimension culturelle ? Le débat est finalement très proche de celui qu’avait suscité, en 2012, la restitution de têtes maories à la Nouvelle-Zélande. Si l’affaire était compliquée par le statut juridique des têtes (en théorie inaliénables du fait de leur appartenance à des collections publiques), le cœur du problème résidait bien dans leurs « dimensions » concurrentes : biens culturels versus restes humains…

L’exemple de la tête Paracas prouve en tout cas que la législation est plutôt permissive. Pour le dire vite, la vente de restes momifiés semble permise dès lors que la charge « historique » de ces restes ne fait aucun doute. Et que la vente ne fait pas polémique.

Tête de momie, culture Nazca. Vendue en juin 2008 (4500 euros) © Pierre Bergé & Associés

Tête de momie, culture Nazca, 300-600 ap. J.-C. Vendue en juin 2008 (4500 euros) © Pierre Bergé & Associés

Mais peut-on vendre le pot à moutarde d’un dictateur ? Réponse dans le prochain billet…

Spiritisme dans les mines du Pas-de-Calais : le cas Lesage

Augustin Lesage est né en 1876 à Saint-Pierre-les-Auchel, dans le Pas-de-Calais. Fils de mineur, mineur lui-même, il passe la première partie de sa vie dans la mine de Ferfay, près de Béthune. La naissance de sa vocation est racontée en 1925 dans un article du Petit Parisien à lire sur Gallica :

Un jour – en 1912 – dans la mine, des voix lui ont commandé de peindre. Il a voulu résister. Les voix l’ont éveillé, la nuit, et ne l’ont plus laissé en paix jusqu’à qu’il fût allé à Sin-le-Noble acheter des couleurs. Il n’avait jamais appris le dessin, touché un pinceau, su ce que c’était que le vert véronèse ou la terre de Sienne. Quand il fut, pour la première fois, installé devant sa toile blanche, il se demanda ce qu’il fallait faire : il abdiqua toute initiative, laissant sa main se conduire toute seule

Ses premières œuvres lui sont « dictées » par des défunts et, au départ, ne se considérant pas comme peintre, il ne les signe pas. Généralement, il exécute de très grands formats, constructions architecturales finement ciselées, d’apparence abstraite mais remplies de petits motifs :

Ce sont des toiles assez vastes, sans cadre, où s’enchevêtrent, tout en formant un ensemble harmonieux, mille figures et cent mille lignes dessinées avec un méticuleux souci du détail. C’est à la fois assyro-chaldéen, égyptien, arabe, hindou, tibétain, chinois, birman, persan et patagon. On court à la signature et on lit « Léonard de Vinci ». Simplement. En face, un autre nom : « Augustin Lesage, médium »

Augustin Lesage, Composition symbolique. L'énigme des siècles, 1929 © Tajan

Augustin Lesage, Composition symbolique. L’énigme des siècles, 1929 © Tajan

Il intègre rapidement le monde des médiums, participe au Congrès spirite international en 1925, peint en public à l’Institut métapsychique international de Paris. Ses œuvres, nées du vide et d’une forme d’automatisme, intéresseront particulièrement André Breton qui, dans ces mêmes années, théorise le surréalisme comme la « dictée de la pensée, en l’absence de tout contrôle exercé par la raison, en dehors de toute préoccupation esthétique ou morale » (Manifeste du surréalisme, 1924). Plus tard, Jean Dubuffet l’intègre à sa collection personnelle, qui deviendra en 1976 la Collection de l’Art Brut de Lausanne. Augustin Lesage est mort en 1954.

Composition symbolique. L’énigme des siècles, exécutée en 1929, a été vendue par la maison de vente Tajan le 10 avril. Huile sur toile de 3 mètres sur 2, elle était estimée entre 50 000 et 80 000 euros et a finalement été adjugée 300 000 euros (sans les frais), prouvant que l’art brut, pour reprendre le titre d’un livre publié en 2009 par David Maclagan (Outsider art : from the margins to the marketplace), a bel et bien trouvé sa place sur le « marché », après en être longtemps resté en marge.

Lesage aurait produit plus de 800 toiles. Il ne les vendait habituellement qu’au prix de revient des fournitures et du temps d’exécution – calculé au salaire horaire du travail du mineur…

Sources : le document très complet du LaM de Lille qui conserve des oeuvres d’Augustin Lesage dans ses collections, et la présentation du créateur sur le site de la Collection de l’Art brut de Lausanne.

Mirabilia. Ne pas oublier d’arroser la plante verte de Cloclo (1972)

J’ai totalement loupé cette vente organisée le 15 mars dernier à Drouot, sous le marteau de l’étude Coutau-Bégarie, et je tombe aujourd’hui par hasard sur le catalogue. Intitulée « Chanson française », elle réunissait des souvenirs des stars des années 60 & 70, notamment de Claude François. J’en retiens deux notes de service autographes de 1972 (lot 243), décrites dans le catalogue comme « très directives » et « assez représentatives du caractère parfois excessif du chanteur ». Manifestement, Cloclo avait très peur qu’on raye sa voiture ou que sa plante verte meurre :

Notes autographes de Claude François, 1972 © Coutau-Bégarie

Notes autographes de Claude François, 1972 © Coutau-Bégarie

Estimées 400 à 500 euros l’ensemble, elles ont été adjugées 700 euros (un peu moins de 875 euros avec les frais de vente).

Chirico se fait pistonner

Curieuse lettre en vente à la fin du mois chez Alde. Elle a été adressée par Giorgio De Chirico (1888-1978) à Marcel Abraham, intellectuel et haut fonctionnaire, sans doute dans les années 30. A ce moment-là, Chirico a déjà définitivement rompu avec les Surréalistes qui parodient ses oeuvres (« On est bien obligé de convenir, dira André Breton, que l’inspiration a abandonné Chirico, ce même Chirico dont le principal souci est aujourd’hui de nous empêcher de prouver sa déchéance »).

Il Ritornante. Le Retour de Napoléon III, 1917-1918 © Georges Meguerditchian - Centre Pompidou, MNAM-CCI (diffusion RMN)

Il Ritornante. Le Retour de Napoléon III, 1917-1918 © Georges Meguerditchian – Centre Pompidou, MNAM-CCI (diffusion RMN)

Mais ce n’est pas pour parler peinture que Chirico écrit cette lettre à Marcel Abraham qui était alors directeur de cabinet du ministre de l’Éducation nationale… mais pour obtenir un piston. Il a désespérément besoin d’une recommandation pour obtenir un visa français. Il s’est présenté à la Préfecture de police mais on lui a répondu qu’étant italien, il avait besoin de la recommandation :

d’un Français connu, attestant que je suis une personne honorable. Alors, cher ami, voulez-vous me faire cette lettre ? Au fond quelques mots suffiraient ; en déclarant par exemple que vous me connaissez, que je suis un peintre très connu à Paris, appartenant à ce qu’on appelle l’école de Paris, que je suis francophile, que je ne me suis jamais mêlé de politique, enfin un parfait gentilhomme quoi ! […] Ce serait bien aussi si la lettre était écrite sur papier avec entête du Ministère.

La lettre sera vendue chez Alde le 28 avril prochain (lot 11, estim. 500-600 euros)

Mirabilia. Dites-le avec un pigeongramme (1870)

Trois petites choses insolites sont passées en vente lundi 7 avril à Drouot.

Elles ont été soigneusement placées sous les ailes d’un pigeon pendant le siège de Paris, lors de la guerre franco-prussienne de 1870-1871. Il s’agit de « pigeongrammes », messages qui étaient roulés dans un minuscule tube caché dans le plumage de pigeons chargés de transmettre les nouvelles de la province aux Parisiens assiégés. La dépêche manuscrite était « microfilmée » sur pellicule photographique puis acheminée par pigeon voyageur ; à son arrivée, elle était projetée sur écran à l’aide d’une « lanterne magique », lue et recopiée.

Trois petits pigeongrammes, 1870-1871 © Artcurial

Trois petits pigeongrammes, 1870-1871 © Artcurial

« L’aérogramme de guerre » survivra au siège de Paris : des pigeons voyageurs, on le sait, seront notamment utilisés pendant la Première guerre mondiale pour transporter des messages au-delà des lignes ennemies ou sur de longues distances. Le pigeongramme connaîtra également des usages plus étonnants. À la fin du XIXe siècle, la Compagnie générale Transatlantique, dont les paquebots assuraient la liaison entre la France et les États-Unis, lança un « service des pigeongrammes » pour permettre l’envoi de courriers depuis le large.

Pigeons voyageurs dans leur panier, 1917. BnF, département des Estampes et de la photographie

Pigeons voyageurs dans leur panier, 1917. BnF, département des Estampes et de la photographie

La Presse, en août 1899, relatait les essais qui étaient réalisés depuis des paquebots partis du Havre ou de New-York, emportant à leur bord des pigeons qui étaient lâchés jusqu’à 12 heures après le départ des navires. Les messages étaient microfilmés de la même manière que pendant le siège de Paris, comme l’expliquait à La Presse le créateur du service des pigeongrammes :

Les dépêches sont soumises à de longs préparatifs malheureusement indispensables. C’est ainsi qu’il a fallu installer à bord un laboratoire photographique pour la réduction des dépêches sur des pellicules qui enfermées dans de petits tubes sont attachées à la patte de l’oiseau. À l’arrivée du pigeon, la pellicule est retirée, soumise à un agrandissement photographique et aussitôt les dépêches sont expédiées.

Jusqu’à présent, les particuliers, les passagers, n’ont pas fait grand usage de ce genre de transmission de dépêches, que nous mettons à leur disposition moyennant le versement de la somme de 5 francs par dépêche. Mais, avec le temps, les services rendus par nos pigeons seront plus appréciés et l’envoi de pigeongrammes se généralisera

Mais une question, forcément, vous assaille : ces pigeons avait-il le mal de mer ? Et bien, figurez-vous que non ! La « légende du mal de mer des pigeons » était pourtant apparemment fort répandue à la fin du XIXe siècle lorsque Charles Sibillot, dans son Pigeon-messager et ses applications (à lire sur Gallica ici), s’efforce de la mettre à mal :

Il est donc clair que, dans des conditions normales d’embarquement, les pigeons voyageurs, non seulement n’ont pas le mal de mer, mais encore qu’ils ne peuvent pas l’avoir, puisqu’il est matériellement impossible aux balancements du navire de déterminer chez les êtres « aériens » les frottements des viscères du ventre, cause primordiale du mal de mer chez les êtres « terriens », y compris les oiseaux de basse-cour, dont le domaine est la croûte terrestre plus que les airs

Enfin, et c’est important : Charles Sibillot concluait en ajoutant que les pigeons sont bien « indemnes du vertige ». Vous voilà rassurés.

Ce lot de trois pigeongrammes a été adjugé 563 euros, avec les frais de vente

Enquête sur les oeuvres de bienfaisance du comte de La Garaye (1751-1757)

Le 9 avril prochain sera dispersé à l’hôtel Drouot un important ensemble de livres anciens et manuscrits en provenance de la bibliothèque des comtes de Palys, en Bretagne. Focus sur le lot 202, qui est ainsi décrit dans le catalogue :

Manuscrit, écrit en 1751-1757, 2 parties en un vol. petit in-folio (28 × 19 cm), [65] f., [5] f. encre sur papier, reliure XIXe s. pleine basane havane mouchetée, dos à nerfs ornés, fleurons dorés, pièce de titre basane rouge, triple filet et armes des Palys dorés aux plats (épid. au plat inf., bon état). Précieux recueil de comptes, qui témoigne de la fondation d’une « marmite des pauvres », destinée à venir en aide aux indigents, à Dinan. La signature de La Garaye figure régulièrement dans le document

Le manuscrit est estimé entre 300 et 500 euros. Une rapide enquête menée sur Gallica, qui réunit les collections numérisées de la Bibliothèque nationale de France (et de nombreuses autres bibliothèques françaises), permet d’en apprendre un peu plus sur ce document. Claude-Toussaint Marot de La Garaye (1675-1755) était issu d’une famille de parlementaires bretons. Il entame d’abord une carrière militaire avant d’épouser une jeune fille de la noblesse de robe et d’acquérir une charge de conseiller au parlement de Bretagne. A la fin du règne de Louis XIV, c’est la conversion : monsieur le comte et madame la comtesse de La Garaye se détournent des plaisirs de leur vie mondaine au château de La Garaye et deviennent « Les Époux charitables », développant une forme exacerbée de piété laïque.

Frederick William Jackson, "Ruines du château de La Garaye, près Dinan", aquarelle et gouache, 1881, BnF département des Estampes et de la photographie - Gallica

Frederick William Jackson, Ruines du château de La Garaye, près Dinan, aquarelle et gouache, 1881. BnF, département des Estampes et de la photographie – Gallica

Ils transforment leur château en hôpital, le comte de La Garaye étudie la médecine et la chimie pour parfaire les soins dispensés aux malades. Il publiera ses découvertes en 1745, dans la Chymie Hydraulique, pour extraire les sels essentiels des végétaux, animaux & minéraux avec l’eau pure (à lire ici). Surtout, les époux La Garaye établirent des fondations dans les villes proches, notamment à Dinan, où ils permirent – en 1751 – l’installation des Filles de la Sagesse, congrégation hospitalière née en Bretagne au début du XVIIIe siècle. L’abbé Carron, prêtre rennais qui rédigea en 1782 le panégyrique du comte et de la comtesse (Les Époux charitables ou Vies de M. le Cte et de Mme la Ctesse de La Garaye, disponible sur Gallica), décrit ainsi cette fondation et l’aide apportée par La Garaye :

Ils leur procurerent encore une apothicairerie qu’ils fournirent des meilleurs remèdes : le Comte leur apprit la méthode de les composer et de les appliquer, et leur donna la recette de sa quintessence minerale. Le débit qui s’en fit avec succès, leur produisit une somme assez considérable. Avec ces secours et les charités des personnes chrétiennes, ces filles entretiennent une marmite pour distribuer de la viande et du bouillon aux pauvres et aux malades, surtout aux pauvres honteux qu’elles vont visiter et soulager : on ne saurait dire tous les genres de bien qu’elles font dans cette ville et tous les avantages temporels et spirituels qu’en retirent les malheureux.

Jusqu’à la fin de leur vie, le comte et la comtesse de La Garaye ont été étroitement associés à la gestion de cet établissement, validé par lettres patentes de 1751. Le document mis en vente est le recueil de comptes des oeuvres de la fondation, qui témoigne notamment des distributions de pain et de viande qui étaient opérées sous l’oeil attentif des époux La Garaye. Pas étonnant qu’il s’arrête en 1757 car, même si la fondation s’est maintenue jusqu’à la Révolution, le comte et la comtesse sont respectivement décédés en 1755 et 1757…

Extrait du recueil manuscrit, avec signature de La Garaye, 1752 © Kapandji Morhange

Extrait du recueil manuscrit, avec signature autographe de La Garaye, 1752 © Kapandji Morhange

Enfin, Gallica a permis d’éclaircir un dernier mystère, celui de la provenance de ce recueil. Il faut pour cela se référer à un numéro de 1897 de la Revue historique de l’Ouest. Dans la rubrique « Petite tribune historique » de ce numéro, certainement en réponse à une question posée par un lecteur dans un précédent numéro, un certain Palys (c’est la bibliothèque des comtes de Palys qui est vendue à Drouot le 9 avril prochain) donne quelques informations sur « les papiers de La Garaye » :

S’ils sont restés avec les archives du château, on pourrait le savoir chez madame la comtesse Hersart du Buron, née de Ferron, rue Saint-Clément à Nantes, propriétaire de la Garaye. S’ils ont été séparés des archives, ils ont dû être pillés à la Révolution. J’ai acheté à Dinan, chez un épicier, le registre de fondation par M. La Garaye d’une espèce de Marmite des pauvres à Dinan. Ce manuscrit est signé à presque toutes les pages, par lui et par madame de La Garaye. (p. 166-167)

Fin de l’enquête… qui permet d’en savoir un peu plus sur ce petit recueil documentant la piété d’un chimiste amateur, en Bretagne, au milieu du XVIIIe siècle.

Actualisation du 13 avril : le recueil a été adjugé 1500 euros, hors frais de vente.

Mirabilia. Faites apparaître des poussins avec Gérard Majax

J’inaugure sur ce blog une rubrique sobrement intitulée mirabilia («choses étonnantes», en latin), belle expression que j’emprunte notamment au titre d’un récent essai de Michel Melot. On y montrera des choses étonnantes, inutiles, futiles, moches ou très intéressantes !

Aujourd’hui, je viens vous informer qu’il vous sera possible d’acquérir le 6 avril prochain, dans le Grand Salon de l’hôtel parisien Salomon de Rothschild, une partie de la collection de Gérard Majax, célèbre prestidigitateur français. Elle est surtout constituée de livres sur la magie et l’occultisme, mais également d’accessoires de magiciens. Si à votre place je me laisserais tenter par un « lot de 6 baguettes » magiques (n° 320, 100-150 euros) ou, pourquoi pas, par un « lot de 120 livres ésotériques, format poche, traitant de la magie noire, de l’occultisme, de la parapsychologie, des grands mystères de la Terre et de l’au-delà » (n° 17, 200-250 euros), je suis particulièrement emballé par le lot 388 :

Une table truquée à système mécanique, avec trois trappes pour apparition de poussins. Appareil utilisé par Gérard Majax uniquement au Crazy-Horse de Paris.

La table truquée pour faire apparaître des poussins de Gérard Majax. © Cornette de Saint-Cyr

La table truquée pour faire apparaître des poussins de Gérard Majax © Cornette de Saint-Cyr

Vous noterez qu’elle n’a été utilisée qu’au Crazy-Horse, gage d’exclusivité pour le tour de prestidigitation que vous réaliserez avec la table au prochain mariage de votre oncle.

Si vous souhaitez un réel retour sur investissement des 800 à 1000 euros qu’il devrait falloir engager, d’après son estimation, pour être l’heureux possesseur de la table à poussins, rassurez-vous. Dixit le catalogue de la maison de ventes Cornette de Saint-Cyr, la table « peut facilement être remise en état de fonctionnement ». À vous les happenings avicoles sur la scène du Plus grand cabaret du monde.

Le catalogue est disponible sur le site de la maison de ventes, ici.

Mise à jour du 7 avril 2014 : la table truquée a été vendue 1030 euros, frais compris