Enquête sur les oeuvres de bienfaisance du comte de La Garaye (1751-1757)

Le 9 avril prochain sera dispersé à l’hôtel Drouot un important ensemble de livres anciens et manuscrits en provenance de la bibliothèque des comtes de Palys, en Bretagne. Focus sur le lot 202, qui est ainsi décrit dans le catalogue :

Manuscrit, écrit en 1751-1757, 2 parties en un vol. petit in-folio (28 × 19 cm), [65] f., [5] f. encre sur papier, reliure XIXe s. pleine basane havane mouchetée, dos à nerfs ornés, fleurons dorés, pièce de titre basane rouge, triple filet et armes des Palys dorés aux plats (épid. au plat inf., bon état). Précieux recueil de comptes, qui témoigne de la fondation d’une « marmite des pauvres », destinée à venir en aide aux indigents, à Dinan. La signature de La Garaye figure régulièrement dans le document

Le manuscrit est estimé entre 300 et 500 euros. Une rapide enquête menée sur Gallica, qui réunit les collections numérisées de la Bibliothèque nationale de France (et de nombreuses autres bibliothèques françaises), permet d’en apprendre un peu plus sur ce document. Claude-Toussaint Marot de La Garaye (1675-1755) était issu d’une famille de parlementaires bretons. Il entame d’abord une carrière militaire avant d’épouser une jeune fille de la noblesse de robe et d’acquérir une charge de conseiller au parlement de Bretagne. A la fin du règne de Louis XIV, c’est la conversion : monsieur le comte et madame la comtesse de La Garaye se détournent des plaisirs de leur vie mondaine au château de La Garaye et deviennent « Les Époux charitables », développant une forme exacerbée de piété laïque.

Frederick William Jackson, "Ruines du château de La Garaye, près Dinan", aquarelle et gouache, 1881, BnF département des Estampes et de la photographie - Gallica

Frederick William Jackson, Ruines du château de La Garaye, près Dinan, aquarelle et gouache, 1881. BnF, département des Estampes et de la photographie – Gallica

Ils transforment leur château en hôpital, le comte de La Garaye étudie la médecine et la chimie pour parfaire les soins dispensés aux malades. Il publiera ses découvertes en 1745, dans la Chymie Hydraulique, pour extraire les sels essentiels des végétaux, animaux & minéraux avec l’eau pure (à lire ici). Surtout, les époux La Garaye établirent des fondations dans les villes proches, notamment à Dinan, où ils permirent – en 1751 – l’installation des Filles de la Sagesse, congrégation hospitalière née en Bretagne au début du XVIIIe siècle. L’abbé Carron, prêtre rennais qui rédigea en 1782 le panégyrique du comte et de la comtesse (Les Époux charitables ou Vies de M. le Cte et de Mme la Ctesse de La Garaye, disponible sur Gallica), décrit ainsi cette fondation et l’aide apportée par La Garaye :

Ils leur procurerent encore une apothicairerie qu’ils fournirent des meilleurs remèdes : le Comte leur apprit la méthode de les composer et de les appliquer, et leur donna la recette de sa quintessence minerale. Le débit qui s’en fit avec succès, leur produisit une somme assez considérable. Avec ces secours et les charités des personnes chrétiennes, ces filles entretiennent une marmite pour distribuer de la viande et du bouillon aux pauvres et aux malades, surtout aux pauvres honteux qu’elles vont visiter et soulager : on ne saurait dire tous les genres de bien qu’elles font dans cette ville et tous les avantages temporels et spirituels qu’en retirent les malheureux.

Jusqu’à la fin de leur vie, le comte et la comtesse de La Garaye ont été étroitement associés à la gestion de cet établissement, validé par lettres patentes de 1751. Le document mis en vente est le recueil de comptes des oeuvres de la fondation, qui témoigne notamment des distributions de pain et de viande qui étaient opérées sous l’oeil attentif des époux La Garaye. Pas étonnant qu’il s’arrête en 1757 car, même si la fondation s’est maintenue jusqu’à la Révolution, le comte et la comtesse sont respectivement décédés en 1755 et 1757…

Extrait du recueil manuscrit, avec signature de La Garaye, 1752 © Kapandji Morhange

Extrait du recueil manuscrit, avec signature autographe de La Garaye, 1752 © Kapandji Morhange

Enfin, Gallica a permis d’éclaircir un dernier mystère, celui de la provenance de ce recueil. Il faut pour cela se référer à un numéro de 1897 de la Revue historique de l’Ouest. Dans la rubrique « Petite tribune historique » de ce numéro, certainement en réponse à une question posée par un lecteur dans un précédent numéro, un certain Palys (c’est la bibliothèque des comtes de Palys qui est vendue à Drouot le 9 avril prochain) donne quelques informations sur « les papiers de La Garaye » :

S’ils sont restés avec les archives du château, on pourrait le savoir chez madame la comtesse Hersart du Buron, née de Ferron, rue Saint-Clément à Nantes, propriétaire de la Garaye. S’ils ont été séparés des archives, ils ont dû être pillés à la Révolution. J’ai acheté à Dinan, chez un épicier, le registre de fondation par M. La Garaye d’une espèce de Marmite des pauvres à Dinan. Ce manuscrit est signé à presque toutes les pages, par lui et par madame de La Garaye. (p. 166-167)

Fin de l’enquête… qui permet d’en savoir un peu plus sur ce petit recueil documentant la piété d’un chimiste amateur, en Bretagne, au milieu du XVIIIe siècle.

Actualisation du 13 avril : le recueil a été adjugé 1500 euros, hors frais de vente.

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