Mirabeau se fait la belle (1776)

C’est au pays de l’absinthe (qui n’y était pas encore née) et du vin de paille* qu’Honoré-Gabriel Riqueti de Mirabeau (1749-1791) arrive, à l’été 1775, après avoir passé quelques mois en détention au château d’If… L’ancien étudiant en droit de 26 ans est un dépensier invétéré et c’est à la demande de son propre père, le marquis de Mirabeau, que le jeune homme a été emprisonné sur lettre de cachet. C’est aussi sur les instances de son père qu’il est finalement transféré en Franche-Comté, près de Pontarlier, « relégué parmi les ours du mont Jura », « au milieu des frimats et des neiges », comme  il l’écrira plus tard (c’est à lire ici, p. 87).

Alexis-Victor Joly, Vue du château de Joux prise des bords du Doubs, 1828. Source : BnF/Gallica

Alexis-Victor Joly, Vue du château de Joux prise des bords du Doubs, 1828. Source : BnF/Gallica

Etant donné le climat, en effet, sa détention au fort de Joux ne s’annonçait pas comme une sinécure. « Le séjour de ce château ne serait pas supportable sans le voisinage de Pontarlier », écrivait-il, mais heureusement pour lui, grâce à la libéralité du gouverneur de la place, il bénéficie très rapidement de permissions de sortie pour la grand ville. Il intègre les réseaux de sociabilité de Pontarlier, s’introduit chez le marquis de Monnier, premier pré­­sident hono­­raire de la chambre des comptes de Dôle. Ce dernier, 70 ans, veuf, a épousé une jeune femme de 20 ans, « Sophie ». Mirabeau séduit Sophie et se fait la belle**…

Le 14 janvier 1776, il décide de ne plus rentrer dans sa prison. Il se cache quelques temps chez des habitants de Pontarlier avant de gagner Dijon.

La lettre qui passe en vente le 28 avril à Paris, Mirabeau l’a écrite juste après son évasion de Joux, alors qu’il est hébergé par des habitants de Pontarlier. C’est une lettre historique, déjà connue, qui a fait partie au XIXe siècle du catalogue du grand marchand d’autographes Étienne Charavay et a été éditée en 1891, dans un opuscule à lire sur Gallica. Il s’agit très certainement d’un brouillon de lettre, en fait, comme cela a d’ailleurs été noté a posteriori dans le coin gauche du document ; cela dit, étant donné les conditions dans lesquelles se trouve Mirabeau au moment de la rédaction, il peut aussi s’agir de la lettre vraiment envoyée, malgré les ratures et les corrections.

Lettre autographe signée de Mirabeau à un "cher ami", 21 janvier 1776 © Alde

Lettre autographe signée de Mirabeau à un « cher ami », 21 janvier 1776 © Alde

Elle est adressée à un proche ami, il y justifie son évasion, énumérant les obstacles à son retour dans la forteresse, parmi lesquels la malveillance de son geôlier et sa trop longue détention (!) :

Le troisième obstacle, et qui n’est pas le moins fort, est, je vous l’avoue, mon cher, une passion impétueuse que je ne puis ni ne veux vaincre : je ne retournerai jamais au château. Mon amie est à Pontarlier, je l’adore, je suis aimé, je ne serai pas prisonnier à une lieue d’elle. Mais, mon cher, cet amour, qui vous paraît sûrement un grand inconvénient, est la seule chose qui puisse me sauver et me rendre à ma patrie et à ma famille […]

Surtout, Mirabeau demande au destinataire d’intercéder en sa faveur en écrivant à son père. La lettre qu’il lui demande d’écrire est livrée « clé en main », puisque Mirabeau lui en décrit tout le contenu, tous les arguments, tous les passages. Le tout est très théâtral et franchement drôle, gentiment machiavélique. C’est House of Cards dans le Jura, c’est le Bernard Tapie de Pontarlier. Voilà ce que Mirabeau lui demande d’écrire :

Vous avez fait tout ce que vous avez pu pour me faire revenir ; le mauvais procédé de M. de Saint-Mauris [son geôlier], la crainte d’une prolongation de prison, et surtout le désespoir de me voir plus que jamais brouillé avec mon père, de regarder toute espérance de fortune et d’avancement comme détruite par son mécontentement, m’ont rendu inflexible ; mais vous avez obtenu que je ne passerais pas dans le pays étranger, ce qui aurait été le sceau de ma fuite absolue et éternelle ; je vous ai montré la plus tendre, la plus vive sensibilité au plus léger espoir que toute réconciliation ne m’était peut-être pas fermée avec mon père ; vous ne savez pas où je suis, mais vous êtes certain par mon serment que je suis en France et vous avez des adresses pour me faire passer des lettres ; vous ne pouvez supporter l’idée de la perte d’un jeune homme de si grande espérance, fait par ses talents pour être précieux à sa patrie, et la consolation d’un père qui est l’honneur de son pays, auquel il ne doit pas ôter un tel citoyen ; vous vous jetez personnellement à ses genoux pour obtenir ma grâce ; vous le suppliez de vous rendre porteur de paroles de paix ; vous vous engagez à tout en mon nom ; vous vous portez caution de mon exactitude à remplir tout engagement qu’il m’imposera, pourvu que ma liberté soit sauvée, parce que vous me savez inébranlablement opiniâtre à la conserver.

Que vous semble-t-il de cette lettre, mon cher ami ? Certainement, si elle ne fait pas de bien, elle ne peut faire de mal, ni à vous, ni à moi, et j’en attends le plus grand effet

Cette lettre top est estimée entre 3000 et 4000 euros. Mirabeau poursuivra sa cavale jusqu’à Amsterdam, en compagnie de Sophie. Les amants y seront arrêtés : Sophie, envoyée dans un couvent à Gien ; Mirabeau, emprisonné au donjon de Vincennes jusqu’en 1780…

Mirabeau, dessiné et gravé par Bréa d'après le buste moulé sur nature par Deseine, 1792. Source : BnF/Gallica

Mirabeau, dessiné et gravé par Bréa d’après le buste moulé sur nature par Deseine, 1792. Source : BnF/Gallica

Le catalogue de la vente est disponible ici.

Mise à jour du 6 mai 2014 : la lettre a été adjugée 5000 euros, sans les frais.


 

*Lisez-moi cette description de la manière dont on produit le vin de paille, je l’emprunte au Traité théorique et pratique sur la culture de la vigne de Chaptal, Parmentier & Dussieux (1801) : on fait le vin de paille en cueillant les raisins par un temps sec et un soleil ardent ; on les étend sur des claies, sans qu’ils se touchent ; on expose ces claies au soleil, et on les enferme lorsqu’il est passé ; on enlève avec soin les grains qui pourrissent ; et lorsque le raisin est bien fané, on le presse et on le fait fermenter. J’en salive.

**Attention : aucun jeu de mots licencieux ne s’est glissé dans cette phrase.

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