La brouette de Couthon

Mirabilia. Une reliure en peau humaine

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Le 16 mai 2014 sera vendue aux enchères la bibliothèque de Philippe Zoummeroff, industriel à la retraite et collectionneur. Il a patiemment rassemblé, au fil des années, des centaines de livres, de manuscrits et de photographies sur l’histoire de la justice, la criminologie et la peine capitale. L’énorme catalogue de plus de 300 pages est rempli de documents étranges, dont des lettres de prison de Joseph Fieschi, auteur de l’attentat « à la machine infernale » contre Louis-Philippe, la fiche anthropométrique de l’anarchiste Ravachol et des lettres de Raoul Villain, étudiant à l’École du Louvre qui, le 31 juillet 1914, assassina Jean Jaurès.

Mais c’est sans doute le lot 237 qui est le plus insolite. Pour faire court, il s’agit tout simplement d’un recueil de documents autographes sur les assassins Mailly et Rambert rassemblés, dixit le catalogue, « dans une étonnante reliure faite avec la peau de Rambert ».

Photographie de Louis-Marius Rambert au moment de son arrestation, 1930 © Pierre Bergé & Associés

Louis-Marius Rambert (1903-1934) et Gustave Mailly (1903-?) ont été condamnés à mort par la Cour d’assises du Rhône le 28 octobre 1932 pour le double assassinat à Écully , au cours d’un cambriolage qui aurait mal tourné, d’un chimiste et de sa tante. Ils sont finalement graciés et leur peine commuée en travaux forcés à perpétuité. C’est au cours de son incarcération que Rambert fait la connaissance du docteur lyonnais Jean Lacassagne, fils d’Alexandre Lacassagne (1843-1924), pionnier de la médecine légale et l’un des tout premiers à s’intéresser à la sociologie criminelle et aux codes du monde de la délinquance.

Le docteur Alexandre Lacassagne examine le larynx de Gouffé, dans La Malle sanglante, par Jules de Grandpré, Paris, Fayard, s.d. (BM Lyon, 135262). Source : BM de Lyon/Numelyo

Amené à réaliser l’expertise psychologique de certains criminels, soucieux de connaître leur parcours, leur personnalité, Lacassagne les invitait à rédiger leur autobiographie. Son fils Jean (1886-1960), médecin comme son père, fut comme lui un grand criminologue. Comme le faisait son père*, il entretint une importante correspondance avec de nombreux criminels, leur demandant d’écrire le récit de leur vie. C’est ce qu’il fit avec Rambert qui, depuis sa cellule, rédige ses mémoires, écrit une relation détaillée du crime d’Écully, de son arrestation. Le 12 juin 1932, Rambert, certain de sa condamnation à mort, rédige son testament :

Ayant ni père, ni mère, et le restant de mes parents ne s’occupant du tout de moi, et moi sentant très bien que je ne veux [sic] pas faire de vieux os, je tiendrais, une fois mort, à ce que mon corps fût donné à la Faculté de médecine et ma peau, pour les tatouages, à vous seul Monsieur le docteur Lacassagne

Le docteur Lacassagne, père, se passionnait pour l’étude des tatouages : médecin militaire en Algérie, dans les années 1870, auprès des bataillons d’Afrique, il entreprend de relever les marques corporelles dont s’ornent les soldats** et, en 1881, il publie un essai sur le sujet (Les tatouages : étude anthropologique et medico-légale). Comme me le signale une lectrice attentive de La Brouette, il encadre également des thèses sur le tatouage, aujourd’hui conservées dans le fonds Lacassagne de la bibliothèque universitaire Lyon 1.

Pour lui, comme pour les premiers criminologues, le tatouage est un signe objectif de délinquance. Leurs successeurs, comme Edmond Locard, fondateur du premier laboratoire de police scientifique (à Lyon, en 1910), réfutera tout lien de cause à effet entre la criminalité et le tatouage. Il s’intéressera aussi au tatouage sous l’angle de son « utilité identificatoire », alors que la dactyloscopie, l’identification par l’empreinte digitale, en était encore à ses balbutiements.***

Jean Lacassagne poursuivra, comme médecin des prisons de Lyon, les collectes initiées par son père, en particulier sur les tatouages de criminels. En 1934, notamment, il publiera un supplément à la revue médicale Crocodile sur les Tatouages du Milieu. Mais comme l’a écrit Xavier Domino, l’intérêt de Jean Lacassagne pour les tatouages « n’a plus rien à voir avec celui, hostile, froid et réprobateur des premiers temps de la criminologie : il s’apparente bien plus à la passion curieuse, voire à l’obsession ». Il accumulera une documentation abondante, mais également des bouts de peau tatouée, soigneusement conservés et tannés, qu’il léguera ensuite au musée des techniques policières d’Edmond Locard, à Lyon.

Plat du recueil sur l’affaire Rambert & Mailly, relié avec la peau de Rambert, années 1930 © Pierre Bergé & Associés

Le 25 janvier 1934, Rambert, qui avait été gracié, meurt de la tuberculose à la prison Saint-Joseph de Lyon. Comme il l’avait prévu dans son testament, sa peau tatouée revient à Jean Lacassagne. Il fera appel au relieur lyonnais Albert Guétant pour qu’elle « habille » le recueil regroupant l’ensemble des confessions autographes de Louis-Marius Rambert.

Il faudra débourser entre 10 000 et 12 000 euros pour faire partie du club très fermé des possesseurs de livre en peau de tatoué.

Mise à jour du 7 mai 2014 : j’ai déjà évoqué, dans un précédent billet, les dispositions juridiques qui réglementent la vente de restes humains. Selon ces règles, notre peau tatouée ne peut être vendue que si l’on considère qu’elle constitue « sans équivoque » un bien culturel. Est-ce le cas de cette reliure ? La polémique est ouverte puisque, comme le signale une dépêche AFP du 7 mai 2014, le Conseil des ventes volontaires, l’autorité de régulation du marché, « devrait selon toute vraisemblance » demander que le recueil soit retiré de la vente (cf. cet article paru dans Libération). Affaire à suivre.

Mise à jour du 19 mai 2014 : l’ouvrage a bel et bien été retiré de la vente.


*Philippe Artières a édité certaines des autobiographies écrites par des criminels à la demande d’Alexandre Lacassagne : Le livre des vies coupables. Autobiographies de criminels (1896-1909), Paris, Éditions Albin Michel, 2000, 425 p.

**voir à ce sujet Muriel Salle, « Corps rebelles. Les tatouages des soldats des Bataillons d’Afrique dans la collection Lacassagne (1874-1924) », Clio. Femmes, Genre, Histoire, n°26, 2007, p. 145-154.

***Xavier Domino, « Fleurs de bagne. Photographies de tatoués dans l’entre-deux-guerres », Études photographiques, n°11, 2002.

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