À la recherche des cendres perdues

Le samedi 18 décembre 1897, en tout début d’après-midi, une petite foule de journalistes, d’universitaires, de conservateurs et d’antiquaires, s’impatientent sous la coupole du Panthéon. Il est une heure et demie, l’heure à laquelle ils ont été convoqués. On reconnaît, discutant devant les fresques de Puvis de Chavannes, le conservateur du musée Carnavalet, Georges Cain, l’administrateur de la Comédie-Française, Jules Claretie, G. Lenotre, historien, et le marchand d’autographes Étienne Charavay. Sont également présents le député Clovis Hugues, Marcellin Berthelot, chimiste venu représenter l’Académie des Sciences, et Augustin Cabanès, historien de la médecine qui se spécialisera dans les maladies des grands hommes, étudiant notamment la paralysie de Couthon… Près des marches qui mènent à la crypte, les organisateurs de l’étrange cérémonie qui va débuter s’agitent autour du commissaire de police du quartier qui, arguant qu’il n’est chargé d’aucune mission officielle, explique qu’il ne pourra rédiger aucun procès-verbal des opérations. Ernest Hamel, sénateur, Henry Roujon, directeur des beaux-arts, et le critique d’art John Grand-Carteret lui répondent de ne pas s’en soucier : c’est eux qui président la commission des fouilles, ils s’en chargeront. Il est déjà deux heures et quart lorsqu’ils se tournent vers l’assistance et annoncent que les recherches pour retrouver les cendres de Rousseau et de Voltaire vont pouvoir débuter.[1]

La question troublante de savoir si oui ou non les sarcophages de Voltaire et de Rousseau devant lesquels la foule s’incline respectueusement contiennent les ultimes dépouilles des deux grands hommes qui rayonnèrent sur leur génération et même sur la nôtre, cette question va avoir sa réponse.[2]

Le corps de Voltaire était entré au Panthéon en juillet 1791, quelques mois seulement après la décision de l’Assemblée constituante de transformer l’église Sainte-Geneviève en un temple destiné à abriter les cendres des grands hommes de la nation. En octobre 1794, c’est au tour de Rousseau d’être panthéonisé. Leurs sarcophages reposent face à face, chacun d’un côté de la crypte.

Le sarcophage de Rousseau, reproduit dans Le Figaro du 18 décembre 1897. Source : Gallica/BnF

Le sarcophage de Rousseau, reproduit dans Le Figaro du 18 décembre 1897.             Source : Gallica/BnF

La Restauration marque, pour ces cercueils, le début d’une histoire mouvementée. Ils sont retirés de la crypte en 1821, « l’Église ne pouvant pas admettre en terre sainte les corps de libres penseurs »,[3] et déplacés dans une cave située sous le grand porche, en dehors de l’édifice. À cette date, cependant, les cercueils sont déjà censés être vides. Dès mai 1814, les squelettes auraient été dérobés en pleine nuit par de fervents royalistes et emportés dans un fiacre pour être inhumés, à deux heures du matin, sur un lit de chaux vive, dans un terrain vague de la Halle aux vins de Bercy. Si les cercueils ont été replacés dans leurs caveaux d’origine en 1830, ils étaient peut-être depuis longtemps délestés de leurs occupants. Le mystère s’épaissit tout au long du XIXème siècle, jusqu’à ce qu’il soit décidé de partir à la recherche de ces corps supposés perdus.

Le ministère de l’Instruction met en place une commission ad hoc en 1897, amenée par Ernest Hamel, parlementaire et auteurs d’ouvrages sur la Révolution. Jean Grand (1850-1927), bibliophile, collectionneur et érudit qui a pris le pseudonyme de John Grand-Carteret, en fait partie. L’exhumation est prévue pour le 18 décembre. Quelques personnalités, minutieusement choisies, ont eu la chance de recevoir des membres de la commission un laissez-passer pour assister aux recherches. La Brouette en a déniché un pour vous :

Laissez-passer autographe délivré par John Grand-Carteret pour l'exhumation du 18 décembre 1897 © La Brouette de Couthon

Laissez-passer autographe délivré par John Grand-Carteret pour l’exhumation du 18 décembre 1897. Collection privée © La Brouette de Couthon

Dès le matin, la grille de l’ancienne basilique est gardée par un agent de ville, et pour passer il est besoin de montrer une invitation. Je n’avais pour carte d’entrée qu’une lettre à en-tête de la Fronde, lettre dans laquelle on me signalait la cérémonie. Notre journal, qui datait de quelques jours à peine, n’avait pas encore été inscrit sur la liste des quotidiens de Paris.[4]

La suite est décrit dans de nombreux quotidiens, et notamment par L’Aurore :

« Il était deux heures un quart lorsque enfin les personnes présentes furent invitées à descendre dans la crypte. (…) Le cortège se dirige d’abord vers le tombeau de Voltaire, une petite pièce de trente mètres carrés dans laquelle bientôt on se bouscule. Le sarcophage a été préalablement ouvert et laisse apercevoir une grande boîte en bois blanc, sur laquelle on distingue la trace de scellés rouges ». « Des fleurs de lys s’y distinguent encore, écrit Le Journal, mais les scellés ont disparu ». Il faut maintenant ouvrir le cercueil. Problème : il n’y a pas d’ouvriers pour ouvrir la caisse. Une demi-heure plus tard, voici des ouvriers. « Les coups de marteau résonnent lugubrement sous la voûte. Le bois vole en éclats. On découvre un second cercueil cerclé de fer, dont on détache facilement la partie supérieure. La plus vive émotion nous étreint tous lorsque M. Ernest Hamel s’écrie, d’une voix tremblante :

Messieurs, le corps de Voltaire est présent !

On allume des allumettes pour mieux voir, car le jour commence à baisser, puis on apporte une lanterne. Les ossements de Voltaire apparaissent alors : le crâne, scié en deux par une section horizontale au-dessus des yeux ; les vertèbres, le bassin, très bien conservés ; les tibias, les os des pieds. Il n’y a pas trace de suaire, ce qui est assez curieux. »[5]

Article de L'Aurore, 19 décembre 1897. Source : Gallica/BnF

« Voltaire et Rousseau sont au Panthéon », article de L’Aurore, 19 décembre 1897. Source : Gallica/BnF

Les convives défilent devant le corps, le représentant de l’Académie des sciences manipule le crâne, on débat de sa ressemblance avec les portraits sculptés du philosophe. La commission se rend ensuite près du tombeau de Rousseau. Son cercueil est bien présent. « La besogne des ouvriers est plus pénible que la première fois, car, sous ce premier cercueil, il y en a un autre, également en plomb, qu’il faut ouvrir à coups de ciseau à froid. » On l’ouvre : le squelette est là, « admirablement conservé », les bras croisés. M. Berthelot prend le crâne, le voit intact, ce qui écarte la fameuse hypothèse du suicide de Jean-Jacques ».

Ernest Hamel dément alors publiquement, devant les invités, la légende de la profanation royaliste de 1814. Il ne reste plus à la commission qu’à faire fermer les cercueils, et à les sceller.

Extrait de l'article de John Grand-Carteret paru dans Le Figaro, 19 décembre 1897. Source : Gallica/BnF

Le squelette de Voltaire. Extrait de l’article de John Grand-Carteret paru dans Le Figaro, 19 décembre 1897. Source : Gallica/BnF

Le lendemain, la presse nationale met la nouvelle à la une. John Grand-Carteret racontera le déroulement des recherches dans Le Figaro du 19 décembre, donnant de nombreux détails sur la disposition des ossements dans les cercueils… et sur la taille des boîtes crâniennes de Voltaire et Rousseau :

Voltaire : transversal, 13 centimètres ; antéro-postérieur : 16 centimètres.

Rousseau : transversal, 14,5 centimètres ; antéro-postérieur : 17 centimètres.

Fin de la querelle entre l’auteur de Candide et le « père de l’égalité » : c’est Rousseau qui avait la plus grosse.

_______________________________________________________________________

[1] La presse nationale, les 18 et 19 décembre 1897, donne de nombreux détails sur les personnalités présentes lors de l’exhumation et sur le déroulement de la cérémonie. Voir notamment les articles du Figaro, de L’Aurore et du Journal – tous disponibles sur Gallica.

[2] Marie-Louise Néron, Notes et impressions d’une Parisienne, « Ouverture des sarcophages de Voltaire et Rousseau », Paris, 1914, Librairie Alphonse Lemerre, p. 13-21.

[3] John Grand-Carteret, « Ouverture des tombeaux de Rousseau et de Voltaire, Le Figaro, 18 décembre 1897. À parcourir sur Gallica.

[4] Marie-Louise Néron, op. cit., 1914.

[5] Ph. Dubois, « Voltaire et Rousseau sont au Panthéon », L’Aurore, 19 décembre 1897.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s