Le Kaspar Hauser du Midi

Avant d’entamer ce billet, il me faut préciser plusieurs points : d’abord, pour une fois, La Brouette ne vous amène pas à la découverte d’une œuvre ou d’un objet, mais simplement d’un étrange personnage qui, s’il « appartient à l’évidence au monde de l’art brut authentique », ne produit pas vraiment d’œuvres ; ensuite, je dois confesser ma dette à l’égard de ceux qui ont déjà écrit sur ce « Kaspar Hauser du Midi » (cette formule aussi, je l’emprunte à un journaliste de L’Humanité) ou ont contribué à le faire connaître, en particulier Jean-François Maurice, créateur d’un fanzine d’art brut et récemment disparu, et Antoine Boutet, réalisateur en 2009 d’un documentaire, Le Plein Pays, consacré à Jean-Marie Massou.

Jean-Marie Massou, Kaspar Hauser du Midi, 2010 © La Dépêche du Midi

Jean-Marie Massou, Kaspar Hauser du Midi, 2010 © La Dépêche du Midi

Jean-Marie Massou – puisqu’il s’agit de lui, vit dans le Lot, au lieu-dit « Limoges », à Marminiac. Analphabète, isolé dans une zone boisée, il creuse inlassablement, seul, de profondes galeries souterraines, déterre d’énormes roches qu’il déplace ailleurs, enregistre de manière compulsive des cassettes dans lesquelles il prédit la fin de notre civilisation, mise en péril par la surpopulation (« on est trop nombreux sur la Terre, trop nombreux sur la Terre. On est sept milliards, sept milliards, sept milliards, ça peut plus se sauver. Alors il est grand temps d’arrêter, d’arrêter de procréer. De complètement, de cesser, complètement et mondialement… »). Il abhorre la reproduction, adore Brigitte Bardot, elle qui est « vierge », et « propre ». Sa relation à la nature est intime, viscérale, il n’en est pas pour autant écologiste : comme l’explique Antoine Boutet, « il les déteste, d’ailleurs, les écologistes, et ne se gêne pas pour jeter ses déchets partout… De toute façon, pour lui, le monde est foutu ! »

L'une des constructions de Jean-Marie Massou, photographie de J.-F. Maurice parue dans Gazogène

L’une des constructions de Jean-Marie Massou, photographie de J.-F. Maurice parue dans Gazogène, 2000

En attendant cette catastrophe annoncée, Jean-Marie « creuse des galeries, déblaie d’anciennes failles rocheuses, aménage des cavités et des puits naturels qu’il « fortifie » ou recouvre de blocs de roches comme de modernes tumulus » (Jean-François Maurice, « Jean-Marie Massou, l’homme qui creusait des trous », Gazogène, n° 17, article à lire in extenso ici).

À la fin des années 1990, il a semble-t-il été interné pour être allé, après le décès de sa mère, déterrer son cercueil pour le rapporter à la maison*. En 2010, Antoine Boutet racontait que Jean-Marie Massou, désormais, ne creusait plus : il employait son temps à sculpter les nombreuses pierres qu’il a, pendant plus de quarante ans, sorti de terre, leur parlant ou les insultant lorsqu’elle lui résistait. Ses grottes artificielles, fragilisées par les ruissellements et l’érosion, disparaissent peu à peu sous la forêt. Et depuis un petit article que lui consacrait, en 2010, La Dépêche du Midi, nul ne sait ce que devient, « en son royaume du Lot », le Kaspar Hauser du Midi.
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*Jean-François Maurice, « Du Beau, du Bon, Dubuffet »Gazogène, n° 21, 2000.

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Les Martiens de Labelle, astronaute de Villeneuve-sur-Lot

On avait dit qu’il était passé un dragon autrefois dans le ciel, mais les dragons ça ne correspondait pas à moi. Les tritans (sic) qui sont dans la mer, ça correspondait pas à moi. Alors, évidemment, puisque ça ne correspondait à rien, je vais dire : Martien ! J’étais attiré, le soir, par les étoiles, par le brillant des étoiles. Alors, j’ai dit, pourquoi pas la planète Mars ? J’utilise l’ocre jaune, le rouge, un peu comme les couleurs de la planète Mars. Alors j’ai appelé Martiens : nulle part ailleurs on voit ces personnages. Ils sont typiquement à moi, ils sont sortis de quelque part. Alors j’ai dit pourquoi pas Mars ? Je me suis dit pourquoi pas des Martiens ! Et pourquoi pas ? Pourquoi pas ?

André Labelle est aujourd’hui âgé de 80 ans. Il est né en 1934, à Villeneuve-sur-Lot, dans le Lot-et-Garonne, où il a travaillé, comme employé municipal, à l’entretien des jardins de la ville. Il imagine la disposition des parterres, dessine les plans des massifs. À force d’en faire, il prend de plus en plus de liberté avec les compositions, les formes deviennent de plus en plus « futuristes ». Évidemment, « ça passait pas », trop compliqué à faire (« on avait pas des machines pour passer entre, maintenant, c’est pas pareil, avec des rotofils on le ferait ! »).

"Paysage martien", actuellement exposé au musée Ingres de Montauban © La Brouette de Couthon

« Paysage martien », actuellement exposé au musée Ingres de Montauban © La Brouette de Couthon

Il continue pourtant à dessiner ses massifs, remplissant des cahiers empruntés à ses enfants. Les formes alambiquées des massifs se remplissent d’écailles, de stries, de volutes. Vient alors le besoin de nommer : les anciens plans deviennent des « vaisseaux », des « trous noirs », des « dragons » et, enfin, des têtes. « Et ces têtes, et et ces corps, et toutes ces choses qui [lui] viennent », sont systématiquement qualifiés de « martiens ».

"Tête martienne", 1991, acrylique sur panneau d'isorel, 82x64 cm © Libert commissaire-priseur

« Tête martienne », 1991, acrylique sur panneau d’isorel, 82×64 cm © Libert commissaire-priseur

Ses oeuvres sont datées, signées et titrées au dos, au gros feutre noir indélébile. Tout est martien. Tête martienne, serpent martien, coucher de soleil martien, tempête martienne, serpentin martien, bouquet martien, couple et guerrier martien, « face superposée martienne effectuer » (sic), « Le Martien », « Soleil et terre martienne », insecte martien, visage martien, etc.

Tête martienne, acrylique sur carton © La Brouette de Couthon

« Tête martienne », acrylique sur carton © La Brouette de Couthon

Les matériaux de prédilection sont les cartons de récupération et les panneaux d’isorel (utilisés dans le bâtiment ou comme intercalaires de palettes dans la grande distribution). Il dessine aussi des visages martiens sur des galets de rivière – et sur à peu près tout ce qui peut servir de support. Les couleurs utilisées sont le plus souvent le rouge, le noir et le blanc. Cette gamme chromatique, combinée aux rayures, aux stries et aux volutes qui composent généralement le corps de ses personnages célestes (et qui sont héritées, on l’a dit, des formes de parterres de fleurs que Labelle dessinaient pour les jardins de Villeneuve) n’est pas sans rappeler les oeuvres du cycle de l’Hourloupe de Jean Dubuffet.

Tête martienne exposée en 1996 à Bègles © La Brouette de Couthon

« Tête martienne » exposée en 1996 à Bègles © La Brouette de Couthon

Sa petite maison ouvrière de la cité Rieus de Villeneuve-sur-Lot (qu’il a dû quitter, une rocade est en cours de construction sur son emplacement) était remplie d’œuvres, réalisées jusque sur des poêles à frire…

André Labelle, chez lui, dans les années 2000 © Sud-Ouest

André Labelle, chez lui, dans les années 2000 © Sud-Ouest

Je ne sais pas vraiment expliquer les raisons pour lesquelles je trouve ces oeuvres particulièrement émouvantes. Peut-être parce que ces Martiens sont assez sympathiques, que je suis toujours fasciné par le fait qu’un jardinier municipal se mette un jour à dessiner des visages martiens sur des panneaux d’isorel…

Sans titre, acrylique sur isorel. Oeuvre vendue à Drouot le 16 avril 2014 © Drouot

Sans titre, acrylique sur isorel. Œuvre vendue à Drouot le 16 avril 2014 © Drouot

Labelle ne remplit pas tous les critères de l’artiste brut « canonique », notamment parce qu’il n’est pas, comme beaucoup d’entre eux, en délicatesse avec la société et le monde qui l’entoure. L’immédiateté de sa vocation, son besoin de créer, le fait qu’il soit autodidacte, l’originalité de son travail (typiquement à lui, comme il dit), la franchise de sa démarche font de lui l’un des créateurs outsider français les plus intéressants.

Des oeuvres d’André Labelle sont aujourd’hui conservées dans la collection d’art brut d’Alain Bourbonnais à La Fabuloserie de Dicy, dans celle du musée de la Création Franche à Bègles et dans des collections privées comme celle de Paul Duchein (auteur de plusieurs articles sur Labelle).

Tête martienne, acrylique sur panneau d'isorel, 1991 © La Brouette de Couthon

« Tête martienne effectuer » (sic), acrylique sur panneau d’isorel, 1991 © La Brouette de Couthon

Spiritisme dans les mines du Pas-de-Calais : le cas Lesage

Augustin Lesage est né en 1876 à Saint-Pierre-les-Auchel, dans le Pas-de-Calais. Fils de mineur, mineur lui-même, il passe la première partie de sa vie dans la mine de Ferfay, près de Béthune. La naissance de sa vocation est racontée en 1925 dans un article du Petit Parisien à lire sur Gallica :

Un jour – en 1912 – dans la mine, des voix lui ont commandé de peindre. Il a voulu résister. Les voix l’ont éveillé, la nuit, et ne l’ont plus laissé en paix jusqu’à qu’il fût allé à Sin-le-Noble acheter des couleurs. Il n’avait jamais appris le dessin, touché un pinceau, su ce que c’était que le vert véronèse ou la terre de Sienne. Quand il fut, pour la première fois, installé devant sa toile blanche, il se demanda ce qu’il fallait faire : il abdiqua toute initiative, laissant sa main se conduire toute seule

Ses premières œuvres lui sont « dictées » par des défunts et, au départ, ne se considérant pas comme peintre, il ne les signe pas. Généralement, il exécute de très grands formats, constructions architecturales finement ciselées, d’apparence abstraite mais remplies de petits motifs :

Ce sont des toiles assez vastes, sans cadre, où s’enchevêtrent, tout en formant un ensemble harmonieux, mille figures et cent mille lignes dessinées avec un méticuleux souci du détail. C’est à la fois assyro-chaldéen, égyptien, arabe, hindou, tibétain, chinois, birman, persan et patagon. On court à la signature et on lit « Léonard de Vinci ». Simplement. En face, un autre nom : « Augustin Lesage, médium »

Augustin Lesage, Composition symbolique. L'énigme des siècles, 1929 © Tajan

Augustin Lesage, Composition symbolique. L’énigme des siècles, 1929 © Tajan

Il intègre rapidement le monde des médiums, participe au Congrès spirite international en 1925, peint en public à l’Institut métapsychique international de Paris. Ses œuvres, nées du vide et d’une forme d’automatisme, intéresseront particulièrement André Breton qui, dans ces mêmes années, théorise le surréalisme comme la « dictée de la pensée, en l’absence de tout contrôle exercé par la raison, en dehors de toute préoccupation esthétique ou morale » (Manifeste du surréalisme, 1924). Plus tard, Jean Dubuffet l’intègre à sa collection personnelle, qui deviendra en 1976 la Collection de l’Art Brut de Lausanne. Augustin Lesage est mort en 1954.

Composition symbolique. L’énigme des siècles, exécutée en 1929, a été vendue par la maison de vente Tajan le 10 avril. Huile sur toile de 3 mètres sur 2, elle était estimée entre 50 000 et 80 000 euros et a finalement été adjugée 300 000 euros (sans les frais), prouvant que l’art brut, pour reprendre le titre d’un livre publié en 2009 par David Maclagan (Outsider art : from the margins to the marketplace), a bel et bien trouvé sa place sur le « marché », après en être longtemps resté en marge.

Lesage aurait produit plus de 800 toiles. Il ne les vendait habituellement qu’au prix de revient des fournitures et du temps d’exécution – calculé au salaire horaire du travail du mineur…

Sources : le document très complet du LaM de Lille qui conserve des oeuvres d’Augustin Lesage dans ses collections, et la présentation du créateur sur le site de la Collection de l’Art brut de Lausanne.