1787. L’interrogatoire du fou qui coupait la queue des vaches

Le 25 juillet 1787, un certain Pierre Gouteret subit un interrogatoire devant le présidial de Lons-le-Saunier. Créé en septembre 1696 dans le ressort du parlement de Dôle, dix-huit ans après le rattachement de la Franche-Comté à la France, le présidial avait été uni et incorporé au bailliage, comme à Besançon, Vesoul, Gray et Salins. À Lons-le-Saunier, les deux juridictions, bailliage et présidial, ne faisaient donc qu’une, si bien que les affaires du bailliage et du présidial étaient jugées par les mêmes magistrats, « officiers au bailliage et siège présidial ». Ces « cours siamoises » rendaient la justice du roi en matière civile et criminelle, pour peu que les justiciables aient fait appel à elles,[1] sous la responsabilité d’un lieutenant général. Saisi par la requête d’un demandeur, le juge ouvrait une procédure qui débutait par l’interrogatoire des témoins et, parfois, du suspect, « au lieu où se rend la justice ». Bien sûr, une requête ne débouchait pas forcément sur une audience et un jugement.

Partie méridionale du comté de Bourgogne ou Franche-Comté où sont les bailliages de Orgelet, Lons-le-Saunier, Poligny, Arbois, Salins, Pontarlier, les terres de St-Claude, et partie des Bailliages de Dole et Ornans / par le Sr Robert, 1749, détail

Partie méridionale du bailliage de Lons-le-Saunier, où l’on peut voir le village d’Augea. Partie méridionale du comté de Bourgogne ou Franche-Comté où sont les bailliages de Orgelet, Lons-le-Saunier, Poligny, Arbois, Salins, Pontarlier, les terres de St-Claude, et partie des Bailliages de Dole et Ornans / par le Sr Robert, 1749, détail. Source : BnF/Gallica

En cet été 1787, un vigneron d’Augea, Guy Féaux, avait parcouru la vingtaine de kilomètres qui le séparait de Lons-le-Saunier pour déposer une requête au siège présidial contre l’un des habitants de son village, situé aux confins du bailliage. La machine judiciaire d’Ancien régime s’était mise en route et, le 25 juillet, Pierre Gouteret comparaissait devant Pierre Hector Jean Baptiste Le Michaud, écuyer, seigneur d’Arçon, conseiller du roi et lieutenant général au bailliage et siège présidial de Lons-le-Saunier.

Grosse d'interrogatoire du 25 juillet 1787, Guy Féaux demandeur contre Pierre Gouteret défendeur. Collection privée

Grosse d’interrogatoire du 25 juillet 1787 pour Guy Féaux, demandeur. Collection privée © La Brouette de Couthon

La grosse de l’interrogatoire n’a pas conservé la trace des prétentions et des motivations du plaignant mais l’on comprend aisément, à la lecture de l’interrogatoire, pour quelle raison Pierre Gouteret pouvait être en délicatesse avec l’un des membres de sa communauté :

Interrogé pourquoi il a coupé la queue à trente-deux vaches, tiré les yeux à une et arraché la queue à une autre : a répondu que c’était pour les vendre et qu’il ne se souvient pas de ce qu’il en a fait ;

interrogé par quelle raison il voulait étrangler sa mère et son frère : répond que c’est parce qu’il l’avait fait ;

interrogé quelle était son intention lorsqu’il répandait de la farine de gaude à travers la cuisine de son père : répond qu’il n’en sait rien ;

interrogé pourquoi il se lavait les mains avec du vin : répond qu’il ne s’en souvient pas ;

interrogé pourquoi lorsqu’il était à l’église il mettait le bonnet du curé ou du vicaire, après quoi il s’allait laver les mains dans le bénitier : répond qu’il n’avait point de mauvaise intention, que c’était pour se divertir ;

interrogé pourquoi lorsqu’il allait manger des cerises dans les bois il ne s’en revenait pas coucher chez lui : répond qu’il couchait dans les bois parce qu’il s’y trouvait mieux ;

On imagine la perplexité du greffier Girard, qui prit en note l’interrogatoire, et du lieutenant général.

Extrait de la grosse d'interrogatoire mentionnant les atteintes portées à des vaches, 25 juillet 1787. Collection privée.

Extrait de la grosse d’interrogatoire mentionnant les atteintes portées aux vaches, 25 juillet 1787. Collection privée © La Brouette de Couthon

Ce dernier, après « plusieurs autres interrogations au dit Gouteret », en vint vite à la conclusion « que quoique ses réponses fussent assez justes, il n’était cependant pas en état de gérer son bien ». Cette litote a-t-elle directement à voir avec l’objet de la requête du plaignant, qui aurait demandé « l’interdiction » (ou mise sous curatelle) de Gouteret ? Ou la conclusion du lieutenant général signifie-t-elle qu’aucune suite ne serait donnée à la plainte ? Le juriste de Ferrière décrit longuement l’interdiction dans son Dictionnaire de droit en 1769, expliquant qu’elle « ne se prononce par le juge qu’en conséquence d’un avis des parents, pour empêcher que celui qui est prodigue et débauché, furieux ou faible d’esprit, ne dissipe entièrement ses biens ». Il poursuit :

Pour parvenir à l’interdiction pour cause de dissipation ou de démence, l’on présente une requête au juge ordinaire, dans laquelle on expose le fait pour lequel il est nécessaire d’interdire un tel particulier ; et l’on conclut à ce que les parents soient assemblés, pour donner leur avis sur le contenu en ladite requête […]. Quand il s’agit d’interdire un furieux ou un insensé, il doit être préalablement interrogé par le juge […]. Cet interrogatoire doit être écrit par le greffier, et ne doit pas seulement contenir les réponses de celui qui est interrogé, mais il doit encore faire mention de ses gestes, ris et actions, afin que l’on puisse par la lecture de cet interrogatoire, connaître l’état de son esprit.[2]

En Normandie, le droit coutumier prévoyait explicitement, « quand les imbéciles ou furieux n’ont pas de parents », que « les voisins » assument leur rôle et sollicitent une interdiction.[3] Peut-être était-ce possible en Franche-Comté, et cela explique peut-être la démarche de notre vigneron d’Augea.

"Furieux", dessin de Georges-François-Marie Gabriel issu d'un recueil de têtes d'aliénés dessinées à Charenton, vers 1823. Source : BnF/Gallica

« Furieux », dessin de Georges-François-Marie Gabriel issu d’un recueil de têtes d’aliénés dessinées à Charenton, vers 1823. Source : BnF/Gallica

Ce document témoigne quoi qu’il en soit de la prise en compte de la folie, par la justice royale à la fin du XVIIIème siècle, comme critère d’irresponsabilité pénale. La tentative de parricide (dans notre cas, l’étranglement de la mère et du frère) bénéficie ici, comme dans d’autres cas étudiés par Julie Doyon, « de l’excuse légale de la démence »,[4] dont le corollaire est l’interdiction civile du « fou ».

Le lieutenant général du bailliage-présidial de Lons-le-Saunier, ce 25 juillet 1787, a ainsi parfaitement assimilé les leçons de Daniel Jousse dans son Nouveau commentaire sur l’ordonnance criminelle d’août 1670, qui considérait que « celui qui est furieux ou insensé » n’a pas à être puni, « il l’est assez par sa folie ». 

Comme l’a écrit Julie Doyon, « savante et médicalisée, la lecture judiciaire de la folie fait [désormais] écho à la définition qu’en donne Voltaire en 1764 » :

Nous appelons folie cette maladie des organes du cerveau qui empêche un homme nécessairement de penser et d’agir comme les autres. Ne pouvant gérer son bien, on l’interdit ; ne pouvant avoir des idées convenables à la société, on l’en exclut ; s’il est dangereux, on l’enferme ; s’il est furieux, on le lie.[5]

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[1] Delorme Marie-Laure, « Criminels et justiciables : l’exemple du bailliage d’Argentan (1720-1750) », Annales de Normandie 2/2011 (61e année) , p. 55-79, www.cairn.info/revue-annales-de-normandie-2011-2-page-55.htm.

[2] Claude-Joseph de Ferrière, « Interdit », Dictionnaire de droit et de pratique, Paris : V. Brunet, 1769, vol. II, p. 48-49, disponible en ligne.

[3] David Hoüard, « Curatelle », Dictionnaire analytique, historique, étymologique, critique et interprétatif de la Coutume de Normandie, Rouen : Le Boucher jeune, 1780-1783, vol. I, p. 392-393, disponible en ligne.

[4] Julie Doyon, « Les enjeux médico-judiciaires de la folie parricide au XVIIIe siècle », Crime, Histoire & Sociétés / Crime, History & Societies, vol. 15, n°1 | 2011, http://chs.revues.org/1236

[5] Voltaire, « Folie », Dictionnaire philosophique portatif [1764], Étiemble (éd.), Paris, Garnier Frères, 1967, p. 205.

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Mirabeau se fait la belle (1776)

C’est au pays de l’absinthe (qui n’y était pas encore née) et du vin de paille* qu’Honoré-Gabriel Riqueti de Mirabeau (1749-1791) arrive, à l’été 1775, après avoir passé quelques mois en détention au château d’If… L’ancien étudiant en droit de 26 ans est un dépensier invétéré et c’est à la demande de son propre père, le marquis de Mirabeau, que le jeune homme a été emprisonné sur lettre de cachet. C’est aussi sur les instances de son père qu’il est finalement transféré en Franche-Comté, près de Pontarlier, « relégué parmi les ours du mont Jura », « au milieu des frimats et des neiges », comme  il l’écrira plus tard (c’est à lire ici, p. 87).

Alexis-Victor Joly, Vue du château de Joux prise des bords du Doubs, 1828. Source : BnF/Gallica

Alexis-Victor Joly, Vue du château de Joux prise des bords du Doubs, 1828. Source : BnF/Gallica

Etant donné le climat, en effet, sa détention au fort de Joux ne s’annonçait pas comme une sinécure. « Le séjour de ce château ne serait pas supportable sans le voisinage de Pontarlier », écrivait-il, mais heureusement pour lui, grâce à la libéralité du gouverneur de la place, il bénéficie très rapidement de permissions de sortie pour la grand ville. Il intègre les réseaux de sociabilité de Pontarlier, s’introduit chez le marquis de Monnier, premier pré­­sident hono­­raire de la chambre des comptes de Dôle. Ce dernier, 70 ans, veuf, a épousé une jeune femme de 20 ans, « Sophie ». Mirabeau séduit Sophie et se fait la belle**…

Le 14 janvier 1776, il décide de ne plus rentrer dans sa prison. Il se cache quelques temps chez des habitants de Pontarlier avant de gagner Dijon.

La lettre qui passe en vente le 28 avril à Paris, Mirabeau l’a écrite juste après son évasion de Joux, alors qu’il est hébergé par des habitants de Pontarlier. C’est une lettre historique, déjà connue, qui a fait partie au XIXe siècle du catalogue du grand marchand d’autographes Étienne Charavay et a été éditée en 1891, dans un opuscule à lire sur Gallica. Il s’agit très certainement d’un brouillon de lettre, en fait, comme cela a d’ailleurs été noté a posteriori dans le coin gauche du document ; cela dit, étant donné les conditions dans lesquelles se trouve Mirabeau au moment de la rédaction, il peut aussi s’agir de la lettre vraiment envoyée, malgré les ratures et les corrections.

Lettre autographe signée de Mirabeau à un "cher ami", 21 janvier 1776 © Alde

Lettre autographe signée de Mirabeau à un « cher ami », 21 janvier 1776 © Alde

Elle est adressée à un proche ami, il y justifie son évasion, énumérant les obstacles à son retour dans la forteresse, parmi lesquels la malveillance de son geôlier et sa trop longue détention (!) :

Le troisième obstacle, et qui n’est pas le moins fort, est, je vous l’avoue, mon cher, une passion impétueuse que je ne puis ni ne veux vaincre : je ne retournerai jamais au château. Mon amie est à Pontarlier, je l’adore, je suis aimé, je ne serai pas prisonnier à une lieue d’elle. Mais, mon cher, cet amour, qui vous paraît sûrement un grand inconvénient, est la seule chose qui puisse me sauver et me rendre à ma patrie et à ma famille […]

Surtout, Mirabeau demande au destinataire d’intercéder en sa faveur en écrivant à son père. La lettre qu’il lui demande d’écrire est livrée « clé en main », puisque Mirabeau lui en décrit tout le contenu, tous les arguments, tous les passages. Le tout est très théâtral et franchement drôle, gentiment machiavélique. C’est House of Cards dans le Jura, c’est le Bernard Tapie de Pontarlier. Voilà ce que Mirabeau lui demande d’écrire :

Vous avez fait tout ce que vous avez pu pour me faire revenir ; le mauvais procédé de M. de Saint-Mauris [son geôlier], la crainte d’une prolongation de prison, et surtout le désespoir de me voir plus que jamais brouillé avec mon père, de regarder toute espérance de fortune et d’avancement comme détruite par son mécontentement, m’ont rendu inflexible ; mais vous avez obtenu que je ne passerais pas dans le pays étranger, ce qui aurait été le sceau de ma fuite absolue et éternelle ; je vous ai montré la plus tendre, la plus vive sensibilité au plus léger espoir que toute réconciliation ne m’était peut-être pas fermée avec mon père ; vous ne savez pas où je suis, mais vous êtes certain par mon serment que je suis en France et vous avez des adresses pour me faire passer des lettres ; vous ne pouvez supporter l’idée de la perte d’un jeune homme de si grande espérance, fait par ses talents pour être précieux à sa patrie, et la consolation d’un père qui est l’honneur de son pays, auquel il ne doit pas ôter un tel citoyen ; vous vous jetez personnellement à ses genoux pour obtenir ma grâce ; vous le suppliez de vous rendre porteur de paroles de paix ; vous vous engagez à tout en mon nom ; vous vous portez caution de mon exactitude à remplir tout engagement qu’il m’imposera, pourvu que ma liberté soit sauvée, parce que vous me savez inébranlablement opiniâtre à la conserver.

Que vous semble-t-il de cette lettre, mon cher ami ? Certainement, si elle ne fait pas de bien, elle ne peut faire de mal, ni à vous, ni à moi, et j’en attends le plus grand effet

Cette lettre top est estimée entre 3000 et 4000 euros. Mirabeau poursuivra sa cavale jusqu’à Amsterdam, en compagnie de Sophie. Les amants y seront arrêtés : Sophie, envoyée dans un couvent à Gien ; Mirabeau, emprisonné au donjon de Vincennes jusqu’en 1780…

Mirabeau, dessiné et gravé par Bréa d'après le buste moulé sur nature par Deseine, 1792. Source : BnF/Gallica

Mirabeau, dessiné et gravé par Bréa d’après le buste moulé sur nature par Deseine, 1792. Source : BnF/Gallica

Le catalogue de la vente est disponible ici.

Mise à jour du 6 mai 2014 : la lettre a été adjugée 5000 euros, sans les frais.


 

*Lisez-moi cette description de la manière dont on produit le vin de paille, je l’emprunte au Traité théorique et pratique sur la culture de la vigne de Chaptal, Parmentier & Dussieux (1801) : on fait le vin de paille en cueillant les raisins par un temps sec et un soleil ardent ; on les étend sur des claies, sans qu’ils se touchent ; on expose ces claies au soleil, et on les enferme lorsqu’il est passé ; on enlève avec soin les grains qui pourrissent ; et lorsque le raisin est bien fané, on le presse et on le fait fermenter. J’en salive.

**Attention : aucun jeu de mots licencieux ne s’est glissé dans cette phrase.

Chirico se fait pistonner

Curieuse lettre en vente à la fin du mois chez Alde. Elle a été adressée par Giorgio De Chirico (1888-1978) à Marcel Abraham, intellectuel et haut fonctionnaire, sans doute dans les années 30. A ce moment-là, Chirico a déjà définitivement rompu avec les Surréalistes qui parodient ses oeuvres (« On est bien obligé de convenir, dira André Breton, que l’inspiration a abandonné Chirico, ce même Chirico dont le principal souci est aujourd’hui de nous empêcher de prouver sa déchéance »).

Il Ritornante. Le Retour de Napoléon III, 1917-1918 © Georges Meguerditchian - Centre Pompidou, MNAM-CCI (diffusion RMN)

Il Ritornante. Le Retour de Napoléon III, 1917-1918 © Georges Meguerditchian – Centre Pompidou, MNAM-CCI (diffusion RMN)

Mais ce n’est pas pour parler peinture que Chirico écrit cette lettre à Marcel Abraham qui était alors directeur de cabinet du ministre de l’Éducation nationale… mais pour obtenir un piston. Il a désespérément besoin d’une recommandation pour obtenir un visa français. Il s’est présenté à la Préfecture de police mais on lui a répondu qu’étant italien, il avait besoin de la recommandation :

d’un Français connu, attestant que je suis une personne honorable. Alors, cher ami, voulez-vous me faire cette lettre ? Au fond quelques mots suffiraient ; en déclarant par exemple que vous me connaissez, que je suis un peintre très connu à Paris, appartenant à ce qu’on appelle l’école de Paris, que je suis francophile, que je ne me suis jamais mêlé de politique, enfin un parfait gentilhomme quoi ! […] Ce serait bien aussi si la lettre était écrite sur papier avec entête du Ministère.

La lettre sera vendue chez Alde le 28 avril prochain (lot 11, estim. 500-600 euros)

Enquête sur les oeuvres de bienfaisance du comte de La Garaye (1751-1757)

Le 9 avril prochain sera dispersé à l’hôtel Drouot un important ensemble de livres anciens et manuscrits en provenance de la bibliothèque des comtes de Palys, en Bretagne. Focus sur le lot 202, qui est ainsi décrit dans le catalogue :

Manuscrit, écrit en 1751-1757, 2 parties en un vol. petit in-folio (28 × 19 cm), [65] f., [5] f. encre sur papier, reliure XIXe s. pleine basane havane mouchetée, dos à nerfs ornés, fleurons dorés, pièce de titre basane rouge, triple filet et armes des Palys dorés aux plats (épid. au plat inf., bon état). Précieux recueil de comptes, qui témoigne de la fondation d’une « marmite des pauvres », destinée à venir en aide aux indigents, à Dinan. La signature de La Garaye figure régulièrement dans le document

Le manuscrit est estimé entre 300 et 500 euros. Une rapide enquête menée sur Gallica, qui réunit les collections numérisées de la Bibliothèque nationale de France (et de nombreuses autres bibliothèques françaises), permet d’en apprendre un peu plus sur ce document. Claude-Toussaint Marot de La Garaye (1675-1755) était issu d’une famille de parlementaires bretons. Il entame d’abord une carrière militaire avant d’épouser une jeune fille de la noblesse de robe et d’acquérir une charge de conseiller au parlement de Bretagne. A la fin du règne de Louis XIV, c’est la conversion : monsieur le comte et madame la comtesse de La Garaye se détournent des plaisirs de leur vie mondaine au château de La Garaye et deviennent « Les Époux charitables », développant une forme exacerbée de piété laïque.

Frederick William Jackson, "Ruines du château de La Garaye, près Dinan", aquarelle et gouache, 1881, BnF département des Estampes et de la photographie - Gallica

Frederick William Jackson, Ruines du château de La Garaye, près Dinan, aquarelle et gouache, 1881. BnF, département des Estampes et de la photographie – Gallica

Ils transforment leur château en hôpital, le comte de La Garaye étudie la médecine et la chimie pour parfaire les soins dispensés aux malades. Il publiera ses découvertes en 1745, dans la Chymie Hydraulique, pour extraire les sels essentiels des végétaux, animaux & minéraux avec l’eau pure (à lire ici). Surtout, les époux La Garaye établirent des fondations dans les villes proches, notamment à Dinan, où ils permirent – en 1751 – l’installation des Filles de la Sagesse, congrégation hospitalière née en Bretagne au début du XVIIIe siècle. L’abbé Carron, prêtre rennais qui rédigea en 1782 le panégyrique du comte et de la comtesse (Les Époux charitables ou Vies de M. le Cte et de Mme la Ctesse de La Garaye, disponible sur Gallica), décrit ainsi cette fondation et l’aide apportée par La Garaye :

Ils leur procurerent encore une apothicairerie qu’ils fournirent des meilleurs remèdes : le Comte leur apprit la méthode de les composer et de les appliquer, et leur donna la recette de sa quintessence minerale. Le débit qui s’en fit avec succès, leur produisit une somme assez considérable. Avec ces secours et les charités des personnes chrétiennes, ces filles entretiennent une marmite pour distribuer de la viande et du bouillon aux pauvres et aux malades, surtout aux pauvres honteux qu’elles vont visiter et soulager : on ne saurait dire tous les genres de bien qu’elles font dans cette ville et tous les avantages temporels et spirituels qu’en retirent les malheureux.

Jusqu’à la fin de leur vie, le comte et la comtesse de La Garaye ont été étroitement associés à la gestion de cet établissement, validé par lettres patentes de 1751. Le document mis en vente est le recueil de comptes des oeuvres de la fondation, qui témoigne notamment des distributions de pain et de viande qui étaient opérées sous l’oeil attentif des époux La Garaye. Pas étonnant qu’il s’arrête en 1757 car, même si la fondation s’est maintenue jusqu’à la Révolution, le comte et la comtesse sont respectivement décédés en 1755 et 1757…

Extrait du recueil manuscrit, avec signature de La Garaye, 1752 © Kapandji Morhange

Extrait du recueil manuscrit, avec signature autographe de La Garaye, 1752 © Kapandji Morhange

Enfin, Gallica a permis d’éclaircir un dernier mystère, celui de la provenance de ce recueil. Il faut pour cela se référer à un numéro de 1897 de la Revue historique de l’Ouest. Dans la rubrique « Petite tribune historique » de ce numéro, certainement en réponse à une question posée par un lecteur dans un précédent numéro, un certain Palys (c’est la bibliothèque des comtes de Palys qui est vendue à Drouot le 9 avril prochain) donne quelques informations sur « les papiers de La Garaye » :

S’ils sont restés avec les archives du château, on pourrait le savoir chez madame la comtesse Hersart du Buron, née de Ferron, rue Saint-Clément à Nantes, propriétaire de la Garaye. S’ils ont été séparés des archives, ils ont dû être pillés à la Révolution. J’ai acheté à Dinan, chez un épicier, le registre de fondation par M. La Garaye d’une espèce de Marmite des pauvres à Dinan. Ce manuscrit est signé à presque toutes les pages, par lui et par madame de La Garaye. (p. 166-167)

Fin de l’enquête… qui permet d’en savoir un peu plus sur ce petit recueil documentant la piété d’un chimiste amateur, en Bretagne, au milieu du XVIIIe siècle.

Actualisation du 13 avril : le recueil a été adjugé 1500 euros, hors frais de vente.