1848. Le mobilier d’Alexandre Dumas aux enchères

Le 6 mai prochain, l’étude Aguttes vendra à Neuilly une affiche originale de 1848, annonçant la vente du mobilier de la propriété d’Alexandre Dumas à Port-Marly, lieu-dit « Monte-Cristo ».

Affiche de la vente du mobilier du château de Monte-Cristo, 21 mai 1848 © Aguttes

Affiche de la vente du mobilier du château de Monte-Cristo, 21 mai 1848 © Aguttes

En 1844, Alexandre Dumas achève Le Comte de Monte-Cristo, qui est publié en feuilleton dans Le Journal des débats et lui vaut un succès considérable. Enrichi par le succès des Trois mousquetaires cette même année, il achète un terrain sur les hauteurs de Port-Marly et confie à l’architecte Hippolyte Durand (1801-1882) la construction d’un château de style Renaissance. Baptisé « Monte-Cristo », il est achevé en 1847.

Le château de Monte-Cristo à Port-Marly. Source : Wikipédia

Le château de Monte-Cristo à Port-Marly. Source : Wikipédia

Charles Glinel, l’un des premiers biographes d’Alexandre Dumas, le décrit en 1884 comme « l’une des plus coûteuses folies de Dumas […] où, les parasites aidant, il engloutit la plus grande partie des sommes énormes que lui procurait sa plume ».[1] En effet, dès 1848, appauvri par une vie dispendieuse, lourdement endetté, ruiné par ses investissements dans le Théâtre historique[2] qu’il a ouvert l’année précédente et que la révolution de 1848 conduit à la faillite, Dumas est contraint de vendre le contenu de Monte-Cristo, moins d’un an après la pendaison de crémaillère…

Liste des objets proposés à la vente, détail de l'affiche, 21 mai 1848 © Aguttes

Liste des objets proposés à la vente, détail de l’affiche, 21 mai 1848 © Aguttes

La vente du mobilier ne suffira pas : le château est vendu à son tour en 1849. Dumas, poursuivi par ses créanciers, doit se séparer de sa ménagerie, de son vautour Diogène, de ses deux singes (Potich et Le dernier des Laidmanoir) et de sa guenon, Mademoiselle Desgarcins, achetée à un marchand d’animaux du Havre :

Je fis don au Jardin des Plantes du dernier des Laidmanoir, de Potich et de mademoiselle Desgarcins. Je perdais une maison, mais mes singes gagnaient un palais. Après les révolutions, il arrive parfois que les singes sont logés comme des princes, et que les princes sont logés comme des singes.[3]

L’affiche est estimée entre 1000 et 1500 euros.

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[1] Charles Glinel, Alexandre Dumas et son oeuvre. Notes biographiques et bibliographiques, Reims : F. Michaud, 1884, p. 407, disponible en ligne.

[2] Robert Vincent, « Théâtre et révolution à la veille de 1848 », Actes de la recherche en sciences sociales, 1/2011 (n° 186-187) , p. 30-41, disponible en ligne.

[3] Alexandre Dumas, Histoire de mes bêtes, Paris : C. Lévy, 1881, p. 347.

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Céline à 10 ans

Très court billet sur La Brouette pour partager cette photographie de Louis-Ferdinand Céline à l’âge de 10 ans, le jour de sa première communion à l’école Saint-Joseph des Tuileries, à Paris, le 18 mai 1905. Cette photographie rarissime, reproduite dans l’Album Céline de La Pléïade (J.P. Dauphin et J. Boudillet, Paris, Gallimard, 1977, p. 24), est en vente à Drouot le 17 juin prochain. Estimation : 3000-4000 euros.

Louis-Ferdinand Céline le jour de sa première communion, 1905 © Bailly-Pommery & Voutier Associés

Louis-Ferdinand Céline le jour de sa première communion, 1905 © Bailly-Pommery & Voutier Associés

Mirabilia. Une reliure en peau humaine

Le 16 mai 2014 sera vendue aux enchères la bibliothèque de Philippe Zoummeroff, industriel à la retraite et collectionneur. Il a patiemment rassemblé, au fil des années, des centaines de livres, de manuscrits et de photographies sur l’histoire de la justice, la criminologie et la peine capitale. L’énorme catalogue de plus de 300 pages est rempli de documents étranges, dont des lettres de prison de Joseph Fieschi, auteur de l’attentat « à la machine infernale » contre Louis-Philippe, la fiche anthropométrique de l’anarchiste Ravachol et des lettres de Raoul Villain, étudiant à l’École du Louvre qui, le 31 juillet 1914, assassina Jean Jaurès.

Mais c’est sans doute le lot 237 qui est le plus insolite. Pour faire court, il s’agit tout simplement d’un recueil de documents autographes sur les assassins Mailly et Rambert rassemblés, dixit le catalogue, « dans une étonnante reliure faite avec la peau de Rambert ».

Photographie de Louis-Marius Rambert au moment de son arrestation, 1930 © Pierre Bergé & Associés

Photographie de Louis-Marius Rambert au moment de son arrestation, 1930 © Pierre Bergé & Associés

Louis-Marius Rambert (1903-1934) et Gustave Mailly (1903-?) ont été condamnés à mort par la Cour d’assises du Rhône le 28 octobre 1932 pour le double assassinat à Écully , au cours d’un cambriolage qui aurait mal tourné, d’un chimiste et de sa tante. Ils sont finalement graciés et leur peine commuée en travaux forcés à perpétuité. C’est au cours de son incarcération que Rambert fait la connaissance du docteur lyonnais Jean Lacassagne, fils d’Alexandre Lacassagne (1843-1924), pionnier de la médecine légale et l’un des tout premiers à s’intéresser à la sociologie criminelle et aux codes du monde de la délinquance.

Le docteur Lacassagne examine de nouveau le larynx de Gouffé, dans La Malle sanglante, par Jules de Grandpré, Paris, Fayard, s.d. (BM Lyon, 135262). Source : BM de Lyon/Numelyo

Le docteur Alexandre Lacassagne examine le larynx de Gouffé, dans La Malle sanglante, par Jules de Grandpré, Paris, Fayard, s.d. (BM Lyon, 135262). Source : BM de Lyon/Numelyo

Amené à réaliser l’expertise psychologique de certains criminels, soucieux de connaître leur parcours, leur personnalité, Lacassagne les invitait à rédiger leur autobiographie. Son fils Jean (1886-1960), médecin comme son père, fut comme lui un grand criminologue. Comme le faisait son père*, il entretint une importante correspondance avec de nombreux criminels, leur demandant d’écrire le récit de leur vie. C’est ce qu’il fit avec Rambert qui, depuis sa cellule, rédige ses mémoires, écrit une relation détaillée du crime d’Écully, de son arrestation. Le 12 juin 1932, Rambert, certain de sa condamnation à mort, rédige son testament :

Ayant ni père, ni mère, et le restant de mes parents ne s’occupant du tout de moi, et moi sentant très bien que je ne veux [sic] pas faire de vieux os, je tiendrais, une fois mort, à ce que mon corps fût donné à la Faculté de médecine et ma peau, pour les tatouages, à vous seul Monsieur le docteur Lacassagne

Le docteur Lacassagne, père, se passionnait pour l’étude des tatouages : médecin militaire en Algérie, dans les années 1870, auprès des bataillons d’Afrique, il entreprend de relever les marques corporelles dont s’ornent les soldats** et, en 1881, il publie un essai sur le sujet (Les tatouages : étude anthropologique et medico-légale). Comme me le signale une lectrice attentive de La Brouette, il encadre également des thèses sur le tatouage, aujourd’hui conservées dans le fonds Lacassagne de la bibliothèque universitaire Lyon 1.

Pour lui, comme pour les premiers criminologues, le tatouage est un signe objectif de délinquance. Leurs successeurs, comme Edmond Locard, fondateur du premier laboratoire de police scientifique (à Lyon, en 1910), réfutera tout lien de cause à effet entre la criminalité et le tatouage. Il s’intéressera aussi au tatouage sous l’angle de son « utilité identificatoire », alors que la dactyloscopie, l’identification par l’empreinte digitale, en était encore à ses balbutiements.***

Jean Lacassagne poursuivra, comme médecin des prisons de Lyon, les collectes initiées par son père, en particulier sur les tatouages de criminels. En 1934, notamment, il publiera un supplément à la revue médicale Crocodile sur les Tatouages du Milieu. Mais comme l’a écrit Xavier Domino, l’intérêt de Jean Lacassagne pour les tatouages « n’a plus rien à voir avec celui, hostile, froid et réprobateur des premiers temps de la criminologie : il s’apparente bien plus à la passion curieuse, voire à l’obsession ». Il accumulera une documentation abondante, mais également des bouts de peau tatouée, soigneusement conservés et tannés, qu’il léguera ensuite au musée des techniques policières d’Edmond Locard, à Lyon.

Plat du recueil sur l'affaire Rambert & Mailly, relié avec la peau de Rambert, années 1930 © Pierre Bergé & Associés

Plat du recueil sur l’affaire Rambert & Mailly, relié avec la peau de Rambert, années 1930 © Pierre Bergé & Associés

Le 25 janvier 1934, Rambert, qui avait été gracié, meurt de la tuberculose à la prison Saint-Joseph de Lyon. Comme il l’avait prévu dans son testament, sa peau tatouée revient à Jean Lacassagne. Il fera appel au relieur lyonnais Albert Guétant pour qu’elle « habille » le recueil regroupant l’ensemble des confessions autographes de Louis-Marius Rambert.

Il faudra débourser entre 10 000 et 12 000 euros pour faire partie du club très fermé des possesseurs de livre en peau de tatoué.

Mise à jour du 7 mai 2014 : j’ai déjà évoqué, dans un précédent billet, les dispositions juridiques qui réglementent la vente de restes humains. Selon ces règles, notre peau tatouée ne peut être vendue que si l’on considère qu’elle constitue « sans équivoque » un bien culturel. Est-ce le cas de cette reliure ? La polémique est ouverte puisque, comme le signale une dépêche AFP du 7 mai 2014, le Conseil des ventes volontaires, l’autorité de régulation du marché, « devrait selon toute vraisemblance » demander que le recueil soit retiré de la vente (cf. cet article paru dans Libération). Affaire à suivre.

Mise à jour du 19 mai 2014 : l’ouvrage a bel et bien été retiré de la vente.


*Philippe Artières a édité certaines des autobiographies écrites par des criminels à la demande d’Alexandre Lacassagne : Le livre des vies coupables. Autobiographies de criminels (1896-1909), Paris, Éditions Albin Michel, 2000, 425 p.

**voir à ce sujet Muriel Salle, « Corps rebelles. Les tatouages des soldats des Bataillons d’Afrique dans la collection Lacassagne (1874-1924) », Clio. Femmes, Genre, Histoire, n°26, 2007, p. 145-154.

***Xavier Domino, « Fleurs de bagne. Photographies de tatoués dans l’entre-deux-guerres », Études photographiques, n°11, 2002.

Peut-on vendre une momie ou le pot à moutarde d’un dictateur? 2/2

Suite du précédent billet dans lequel j’expliquais qu’à peu près tout pouvait être vendu aux enchères, exception faite des éléments du corps humain, « sauf lorsqu’ils constituent sans équivoque des biens culturels ». C’est la raison pour laquelle des momies ou des têtes réduites Jivaro passent régulièrement en vente.

Des polémiques récentes ont toutefois montré que des vides juridiques importants existaient dès lors qu’il s’agissait de vendre des biens culturels encore investis, aux yeux des membres d’une communauté, d’une puissance symbolique et d’un caractère sacré évidents. Le cas le plus connu est celui des masques dont la tribu amérindienne Hopi ont tenté d’empêcher la vente en décembre 2013, sans succès. Au regard de la loi française et en l’absence de convention internationale réglementant leur circulation, la vente des masques, avait conclu la justice, n’était pas illégale :

Si la vente de ces objets cultuels peut constituer un outrage à la dignité de la tribu Hopi, cette considération morale et philosophique ne donne pas à elle seule droit au juge des référés de suspendre la vente, qui n’est pas interdite en France

Cagoule Kooyemsi "Tête-de-Boue", circa 1950 - 1960. Hopi, Arizona, USA (adjugé 3200 euros) © Eve

Cagoule Kooyemsi « Tête-de-Boue », circa 1950 – 1960. Hopi, Arizona, USA (adjugé 3200 euros) © Eve

L’autorité de régulation des maisons de ventes a donné son avis sur la question dans son rapport annuel de 2012, appelant les acteurs du marché à ne pas se contenter d’appréhender ces affaires sous le seul angle juridique :

En l’absence de toute possibilité de l’adoption d’une norme générale, impropre à appréhender l’ensemble des préventions fondées sur des croyances particulières, il revient aux acteurs du marché des ventes aux enchères publiques de traiter par eux-mêmes ces questions, dans une approche déontologique de leur activité et dans un contexte de développement des bonnes pratiques.

Pour en revenir à la vaisselle du Führer : le commerce d’objets nazis ne fait l’objet d’aucune limitation. Une loi « visant à sanctionner la vente d’objets liés au nazisme » avait été proposée en 2008, mais n’a pas été adoptée. Seule l’exposition au public de ces objets est prohibée (article R645-1 du Code pénal), et encore : ne sont visés que les uniformes et les emblèmes, seulement donc ce qui comporte une svastika. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle le CVV, consulté sur la vente des reliques du Führer, avait donné son aval :

Vous avez le droit de mettre en vente ces objets, dès lors que les lots ne comprennent pas de texte de propagande, de croix gammée, et que vous ne les présentez pas au public, écrivait en substance le directeur juridique de l’autorité de régulation du marché, dans un message datant du 14 mars

La pression médiatique et politique a finalement eu raison de la vente. Rien, du point de vue du droit, ne l’interdisait. Des négociations vont très certainement être engagées pour que les objets intègrent une collection muséale, comme celle du Mémorial Leclerc. Peut-être faudrait-il également consulter les Archives fédérales allemandes pour connaître le statut juridique, outre-Rhin, des archives privées des dignitaires nazis.

Certificat de pilote de guerre d'Hermann Göring, émis en Roumanie. Il devait être vendu lors de la vente, annulée, du 26 avril © Vermot de Pas

Certificat roumain de pilote de guerre d’Hermann Göring. Il devait être vendu le 26 avril © Vermot de Pas

Du fait du manque de règle claire, toutes ces polémiques se règlent au cas par cas : la vente est parfois annulée, les objets sont parfois préemptés par l’État ou, vendus, retournent dans l’ombre d’une collection privée. Comme la vareuse de Pétain, adjugée 1531 euros (avec les frais), en décembre 2012, à un particulier…

Vareuse du Maréchal Pétain, vente Piasa du 11 décembre 2012 © Piasa

Vareuse du Maréchal Pétain, vente Piasa du 11 décembre 2012 © Piasa

Peut-on vendre une momie ou le pot à moutarde d’un dictateur? 1/2

Lundi dernier, 14 avril, le Conseil des ventes volontaires (CVV), autorité disciplinaire et de régulation des ventes aux enchères publiques en France, a annoncé l’annulation de la vente qui devait avoir lieu à Paris le 26 avril sous la direction de la maison Vermot de Pas.

Ce jour-là, des objets personnels d’Hermann Göring et Adolf Hitler, récupérés au printemps 1945, dans les Alpes bavaroises, par des soldats de la 2ème division blindée du général Leclerc, auraient dû être vendus aux enchères. De nombreuses associations avaient demandé que cette vente soit interdite. La ministre de la Culture a saisi le commissaire du gouvernement près du CVV pour demander l’annulation de la vente, « au regard de l’Histoire et de la morale », et la maison Vermot de Pas a finalement décidé de retirer de la vente « ces lots qui étaient de nature à choquer les uns et les autres », comme l’a annoncé la présidente du CVV. Les « prises de guerre » provenaient du Berghof, la résidence secondaire d’Hitler en Bavière, et du train privé de Göring, bloqué en gare de Berchtesgaden par les Américains au début du mois de mai 1945.

Le contenu du catalogue de la vente, désormais modifié, est assez surréaliste : s’y côtoient des livres et manuscrits anciens, offerts à Göring pour son mariage ou ses anniversaires, ses papiers d’identité, des albums de photographies, des documents personnels… et des éléments de la vaisselle du Führer (!!!) : plats de service, louche à crème, salière et poivrière, moutardier, etc.

Extrait du catalogue de vente : la vaisselle du Führer... Source : Gazette-drouot.com

Extrait du catalogue de vente : la vaisselle du Führer...

On peut légitimement se demander ce à quoi pensait le commissaire-priseur lorsqu’il a accepté de vendre les pots à lait d’Hitler… Cela étant dit, des albums photos de la même provenance ont été vendus à La-Roche-sur-Yon en novembre 2013, sans susciter de polémique.

Il me semblait intéressant de faire le point, à l’occasion de cette annulation, sur les règles éthiques et déontologiques qui régissent, en France, la vente de biens meubles et, plus largement, sur les questions complexes que soulèvent la vente d’objets « sensibles ». Au regard de la loi française, et en l’état actuel de la jurisprudence :

  • Tout, ou à peu près, peut être vendu aux enchères. Le périmètre de ce qui peut être vendu, comme pour tout type de vente, n’est limité que par l’article 1128 du code civil qui limite le champ de toute cession en prévoyant qu’il n’y a que les choses qui sont dans le commerce qui puissent être l’objet des conventions. Si le commerce de certains biens fait l’objet de restrictions (c’est le cas des armes, des espèces animales ou végétales menacées), les choses « hors commerce » sont finalement assez rares. Les éléments du corps humain font partie de ces choses qui ne peuvent faire l’objet d’un contrat ou d’une convention, du fait du principe juridique d’indisponibilité du corps humain (article 16-1 du code civil). D’où cette disposition intégrée au recueil des obligations déontologiques des opérateurs de ventes volontaires :

L’opérateur de ventes volontaires s’abstient de présenter à la vente tout ou partie de corps ou de restes humains ou tout objet composé à partir de corps ou de restes humains (article 1.5.4)

Et pourtant… la dispersion de restes humains est monnaie courante en vente aux enchères, tout particulièrement lors de ventes d’arts premiers, d’art précolombien, d’archéologie, d’objets « Haute Époque » ou de souvenirs historiques. On peut citer, parmi d’autres exemples, cette effigie funéraire de l’archipel du Vanuatu, cette tête de momie péruvienne ou cette dent qui aurait appartenu à l’impériale mâchoire de Napoléon

Effigie funéraire, archipel du Vanuatu. Crâne humain et structure végétale © Binoche et Giquello

Effigie funéraire, archipel du Vanuatu. Crâne humain et structure végétale. Vendue en mars 2013 (47 000 euros) © Binoche et Giquello

Tête de momie, Paracas-Nécropolis, Pérou. Vendue en septembre 2008 (6875 euros) © Binoche et Giquello

Tête de momie, Paracas-Nécropolis, Pérou. Vendue en septembre 2008 (6875 euros) © Binoche et Giquello

Dent attribuée à l'Empereur Napoléon. "Incisive centrale supérieure du coté gauche (numérotée 21 dans la nomenclature professionnelle)". Vendue en avril 2012 (11 000 euros) © Osenat

Dent attribuée à l’Empereur Napoléon 1er. « Incisive centrale supérieure du coté gauche (numérotée 21 dans la nomenclature professionnelle) ». Vendue en avril 2012 (11 000 euros) © Osenat

Mettons fin au suspense dès maintenant : la vente d’une dent de Napoléon n’est pas, en droit, contestable. Depuis un décret de 1995, en effet, les tissus et éléments qui se détachent naturellement du corps – cheveux, ongles, poils, dents – échappent aux dispositions du code civil. Il est parfaitement légal de vendre ses dents, et la vente de reliques de personnalités historiques n’a jamais véritablement posé question.

Mèche de cheveux sous une enveloppe rédigée au crayon par le comte Gustave de Reiset : « 12 juin 94. Cheveux de Louis XVII donnés au Cimetière de Ste Marguerite le 12 juin 1894 avant l’inhumation des restes de ce pauvre enfant martyr ». Vendue le 6 juin 2012 (2900 euros) ©

Mèche de cheveux sous une enveloppe rédigée au crayon par le comte Gustave de Reiset : « 12 juin 94. Cheveux de Louis XVII donnés au Cimetière de Ste Marguerite le 12 juin 1894 avant l’inhumation des restes de ce pauvre enfant martyr ». Vendue le 6 juin 2012 (2900 euros) © Pierre Bergé & associés

Mais qu’en est-il d’un crâne momifié, ou d’ossements intégrés à un travail ethnique ? Le recueil des obligations déontologiques, qui a valeur réglementaire (approuvé par arrêté du garde des sceaux du 21 février 2012) a en fait créé une exception à l’interdiction de vendre des restes humains lorsque ces derniers « constituent sans équivoque des biens culturels ». Cette exception est explicitée dans le rapport du CVV de 2012 :

Les éléments ou les produits du corps qui ont fait l’objet d’un travail ou d’une appropriation culturel doivent être distinguées des éléments de corps brut. Devenu objet culturel, l’élément du corps humain est susceptible d’être transmis. Resté élément de corps humain, il est exclu du commerce et plus généralement de toute cession (p. 194)

La dimension « culturelle » d’un élément du corps humain n’est pas forcément aisée à déterminer. Elle peut être liée au traitement artistique qu’il a reçu, à son usage rituel. Aussi, si pour l’effigie Vanuatu la dimension culturelle de l’objet ne fait pas de doute, la vente d’une tête de momie Paracas me semble plus problématique… La tête elle-même n’a connu aucun usage rituel, la momification n’est le fait d’aucun savoir-faire ni traitement funéraire particulier (ce sont les conditions climatiques de la côte Pacifique péruvienne qui ont conduit à la momification naturelle des corps). Le catalogue de vente, certes, mettait fortement en avant la déformation crânienne rituelle qu’avait subi, de son vivant, le défunt, et qui constitue l’une des pratiques les plus mystérieuses de certaines civilisations précolombiennes. Cette déformation suffit-elle à conférer au crâne une dimension culturelle ? Le débat est finalement très proche de celui qu’avait suscité, en 2012, la restitution de têtes maories à la Nouvelle-Zélande. Si l’affaire était compliquée par le statut juridique des têtes (en théorie inaliénables du fait de leur appartenance à des collections publiques), le cœur du problème résidait bien dans leurs « dimensions » concurrentes : biens culturels versus restes humains…

L’exemple de la tête Paracas prouve en tout cas que la législation est plutôt permissive. Pour le dire vite, la vente de restes momifiés semble permise dès lors que la charge « historique » de ces restes ne fait aucun doute. Et que la vente ne fait pas polémique.

Tête de momie, culture Nazca. Vendue en juin 2008 (4500 euros) © Pierre Bergé & Associés

Tête de momie, culture Nazca, 300-600 ap. J.-C. Vendue en juin 2008 (4500 euros) © Pierre Bergé & Associés

Mais peut-on vendre le pot à moutarde d’un dictateur ? Réponse dans le prochain billet…

Mirabilia. Ne pas oublier d’arroser la plante verte de Cloclo (1972)

J’ai totalement loupé cette vente organisée le 15 mars dernier à Drouot, sous le marteau de l’étude Coutau-Bégarie, et je tombe aujourd’hui par hasard sur le catalogue. Intitulée « Chanson française », elle réunissait des souvenirs des stars des années 60 & 70, notamment de Claude François. J’en retiens deux notes de service autographes de 1972 (lot 243), décrites dans le catalogue comme « très directives » et « assez représentatives du caractère parfois excessif du chanteur ». Manifestement, Cloclo avait très peur qu’on raye sa voiture ou que sa plante verte meurre :

Notes autographes de Claude François, 1972 © Coutau-Bégarie

Notes autographes de Claude François, 1972 © Coutau-Bégarie

Estimées 400 à 500 euros l’ensemble, elles ont été adjugées 700 euros (un peu moins de 875 euros avec les frais de vente).

Chirico se fait pistonner

Curieuse lettre en vente à la fin du mois chez Alde. Elle a été adressée par Giorgio De Chirico (1888-1978) à Marcel Abraham, intellectuel et haut fonctionnaire, sans doute dans les années 30. A ce moment-là, Chirico a déjà définitivement rompu avec les Surréalistes qui parodient ses oeuvres (« On est bien obligé de convenir, dira André Breton, que l’inspiration a abandonné Chirico, ce même Chirico dont le principal souci est aujourd’hui de nous empêcher de prouver sa déchéance »).

Il Ritornante. Le Retour de Napoléon III, 1917-1918 © Georges Meguerditchian - Centre Pompidou, MNAM-CCI (diffusion RMN)

Il Ritornante. Le Retour de Napoléon III, 1917-1918 © Georges Meguerditchian – Centre Pompidou, MNAM-CCI (diffusion RMN)

Mais ce n’est pas pour parler peinture que Chirico écrit cette lettre à Marcel Abraham qui était alors directeur de cabinet du ministre de l’Éducation nationale… mais pour obtenir un piston. Il a désespérément besoin d’une recommandation pour obtenir un visa français. Il s’est présenté à la Préfecture de police mais on lui a répondu qu’étant italien, il avait besoin de la recommandation :

d’un Français connu, attestant que je suis une personne honorable. Alors, cher ami, voulez-vous me faire cette lettre ? Au fond quelques mots suffiraient ; en déclarant par exemple que vous me connaissez, que je suis un peintre très connu à Paris, appartenant à ce qu’on appelle l’école de Paris, que je suis francophile, que je ne me suis jamais mêlé de politique, enfin un parfait gentilhomme quoi ! […] Ce serait bien aussi si la lettre était écrite sur papier avec entête du Ministère.

La lettre sera vendue chez Alde le 28 avril prochain (lot 11, estim. 500-600 euros)

Mirabilia. Dites-le avec un pigeongramme (1870)

Trois petites choses insolites sont passées en vente lundi 7 avril à Drouot.

Elles ont été soigneusement placées sous les ailes d’un pigeon pendant le siège de Paris, lors de la guerre franco-prussienne de 1870-1871. Il s’agit de « pigeongrammes », messages qui étaient roulés dans un minuscule tube caché dans le plumage de pigeons chargés de transmettre les nouvelles de la province aux Parisiens assiégés. La dépêche manuscrite était « microfilmée » sur pellicule photographique puis acheminée par pigeon voyageur ; à son arrivée, elle était projetée sur écran à l’aide d’une « lanterne magique », lue et recopiée.

Trois petits pigeongrammes, 1870-1871 © Artcurial

Trois petits pigeongrammes, 1870-1871 © Artcurial

« L’aérogramme de guerre » survivra au siège de Paris : des pigeons voyageurs, on le sait, seront notamment utilisés pendant la Première guerre mondiale pour transporter des messages au-delà des lignes ennemies ou sur de longues distances. Le pigeongramme connaîtra également des usages plus étonnants. À la fin du XIXe siècle, la Compagnie générale Transatlantique, dont les paquebots assuraient la liaison entre la France et les États-Unis, lança un « service des pigeongrammes » pour permettre l’envoi de courriers depuis le large.

Pigeons voyageurs dans leur panier, 1917. BnF, département des Estampes et de la photographie

Pigeons voyageurs dans leur panier, 1917. BnF, département des Estampes et de la photographie

La Presse, en août 1899, relatait les essais qui étaient réalisés depuis des paquebots partis du Havre ou de New-York, emportant à leur bord des pigeons qui étaient lâchés jusqu’à 12 heures après le départ des navires. Les messages étaient microfilmés de la même manière que pendant le siège de Paris, comme l’expliquait à La Presse le créateur du service des pigeongrammes :

Les dépêches sont soumises à de longs préparatifs malheureusement indispensables. C’est ainsi qu’il a fallu installer à bord un laboratoire photographique pour la réduction des dépêches sur des pellicules qui enfermées dans de petits tubes sont attachées à la patte de l’oiseau. À l’arrivée du pigeon, la pellicule est retirée, soumise à un agrandissement photographique et aussitôt les dépêches sont expédiées.

Jusqu’à présent, les particuliers, les passagers, n’ont pas fait grand usage de ce genre de transmission de dépêches, que nous mettons à leur disposition moyennant le versement de la somme de 5 francs par dépêche. Mais, avec le temps, les services rendus par nos pigeons seront plus appréciés et l’envoi de pigeongrammes se généralisera

Mais une question, forcément, vous assaille : ces pigeons avait-il le mal de mer ? Et bien, figurez-vous que non ! La « légende du mal de mer des pigeons » était pourtant apparemment fort répandue à la fin du XIXe siècle lorsque Charles Sibillot, dans son Pigeon-messager et ses applications (à lire sur Gallica ici), s’efforce de la mettre à mal :

Il est donc clair que, dans des conditions normales d’embarquement, les pigeons voyageurs, non seulement n’ont pas le mal de mer, mais encore qu’ils ne peuvent pas l’avoir, puisqu’il est matériellement impossible aux balancements du navire de déterminer chez les êtres « aériens » les frottements des viscères du ventre, cause primordiale du mal de mer chez les êtres « terriens », y compris les oiseaux de basse-cour, dont le domaine est la croûte terrestre plus que les airs

Enfin, et c’est important : Charles Sibillot concluait en ajoutant que les pigeons sont bien « indemnes du vertige ». Vous voilà rassurés.

Ce lot de trois pigeongrammes a été adjugé 563 euros, avec les frais de vente

Mirabilia. Faites apparaître des poussins avec Gérard Majax

J’inaugure sur ce blog une rubrique sobrement intitulée mirabilia («choses étonnantes», en latin), belle expression que j’emprunte notamment au titre d’un récent essai de Michel Melot. On y montrera des choses étonnantes, inutiles, futiles, moches ou très intéressantes !

Aujourd’hui, je viens vous informer qu’il vous sera possible d’acquérir le 6 avril prochain, dans le Grand Salon de l’hôtel parisien Salomon de Rothschild, une partie de la collection de Gérard Majax, célèbre prestidigitateur français. Elle est surtout constituée de livres sur la magie et l’occultisme, mais également d’accessoires de magiciens. Si à votre place je me laisserais tenter par un « lot de 6 baguettes » magiques (n° 320, 100-150 euros) ou, pourquoi pas, par un « lot de 120 livres ésotériques, format poche, traitant de la magie noire, de l’occultisme, de la parapsychologie, des grands mystères de la Terre et de l’au-delà » (n° 17, 200-250 euros), je suis particulièrement emballé par le lot 388 :

Une table truquée à système mécanique, avec trois trappes pour apparition de poussins. Appareil utilisé par Gérard Majax uniquement au Crazy-Horse de Paris.

La table truquée pour faire apparaître des poussins de Gérard Majax. © Cornette de Saint-Cyr

La table truquée pour faire apparaître des poussins de Gérard Majax © Cornette de Saint-Cyr

Vous noterez qu’elle n’a été utilisée qu’au Crazy-Horse, gage d’exclusivité pour le tour de prestidigitation que vous réaliserez avec la table au prochain mariage de votre oncle.

Si vous souhaitez un réel retour sur investissement des 800 à 1000 euros qu’il devrait falloir engager, d’après son estimation, pour être l’heureux possesseur de la table à poussins, rassurez-vous. Dixit le catalogue de la maison de ventes Cornette de Saint-Cyr, la table « peut facilement être remise en état de fonctionnement ». À vous les happenings avicoles sur la scène du Plus grand cabaret du monde.

Le catalogue est disponible sur le site de la maison de ventes, ici.

Mise à jour du 7 avril 2014 : la table truquée a été vendue 1030 euros, frais compris